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Renault exaspère Nissan

Thierry Bolloré et Jean-Dominique Senard, directeur général et président de Renault, Hiroto Saikawa, directeur général de Nissan et Osamu Masuko, celui de Mitsubishi.

Thierry Bolloré et Jean-Dominique Senard, directeur général et président de Renault, Hiroto Saikawa, directeur général de Nissan et Osamu Masuko, celui de Mitsubishi. - Behrouz MEHRI / AFP

Le constructeur japonais présente ses résultats 2018 ce mardi. Il martèle ne pas vouloir d’intégration avec son partenaire français. Mais le camp français continue à pousser pour une fusion. Les relations restent très tendues entre les deux constructeurs.

Non c’est non. Le constructeur Nissan commence à s’agacer de l’insistance avec laquelle Renault, et son actionnaire l’Etat français, tentent d’imposer une fusion. Les japonais résistent mais se crispent. « Cela fait plusieurs fois que Nissan le répète : ils ne veulent pas renforcer leur intégration, encore moins une fusion, avec Renault, explique un proche du constructeur nippon. En tout cas pas maintenant ».

Depuis plusieurs mois, Renault met la pression et les relations avec Nissan, déjà tendues depuis l’affaire Carlos Ghosn, se détériorent. Les évènements du mois d’avril n’ont fait qu’aggraver la situation. Le 12 avril, le patron de Nissan Hiroto Saikawa est venu à Paris pour rencontrer les dirigeants de Renault, son président Jean-Dominique Senard et le directeur général Thierry Bolloré. Lors de cette réunion officielle, destinée à renouer les liens après l’affaire Carlos Ghosn, Hiroto Saikawa a « été extrêmement clair en disant à Senard qu’il ne voulait pas d’une intégration à ce stade » ajoute un bon connaisseur du dossier.

Nissan ne veut pas d’une fusion entre égaux

Mais quelques jours plus tard, la direction de Nissan apprend que des conseils de Thierry Bolloré se sont rendus au Japon pour rencontrer des journalistes du quotidien Nikkei. Ce dernier a publié dans la foulée un article sur le refus de Nissan d’un projet d’intégration de l’Alliance proposé par Renault. Fin avril, c’est la presse française qui s’est fait l’écho d’un projet de rapprochement « entre égaux » ficelé par la banque japonaise SMBC pour Renault. Le « double jeu de Renault exaspère Nissan » ajoute ce proche du constructeur japonais. Le groupe a le sentiment que Jean-Dominique Senard souffle le chaud et le froid entre la bonne entente qu’il affiche et la fusion qu’il pousse en coulisse. « La confiance dont il jouit au Japon commence à s’effriter » lance ce proche de Nissan en signe d’avertissement.

Car Nissan ne ferme pas la porte mais veut du temps pour se redresser. C’est le message que son patron Hiroto Saikawa adressera mardi en présentant ses résultats annuels 2018. Le groupe souhaite se relancer aux Etats-Unis, un marché majeur sur lequel ses marges ont baissé ces dernières années. La stratégie de croissance voulue par Carlos Ghosn a coûté trop cher et Nissan veut désormais augmenter ses marges. Le constructeur lancera l’an prochain de nouveaux modèles pour y parvenir. Nissan cherche à gagner du temps quand Renault veut accélérer. « On sait bien que c’est le moment idéal pour Renault d’accélérer car leurs résultats sont bons et pas les nôtres, reconnait une source proche de Nissan. Mais quoi qu’il en soit, l’idée d’une fusion entre égaux ne tient pas la route, on est deux fois plus gros que Renault, notamment avec Mitsubishi ». Ensemble, les deux constructeurs japonais ont produit près de 7 millions de véhicules contre un peu moins de 4 millions pour Renault.

Fronde anti-Bolloré

En parallèle, Nissan continue à modifier sa gouvernance. Son patron, Hiroto Saikawa, quittera ses fonctions une fois les résultats de Nissan améliorés. Sous-entendu pas avant un an ou deux. Dans les prochains jours, le groupe publiera la liste des membres de son nouveau conseil d’administration. Et il refuse tout net que le directeur général Thierry Bolloré y siège. Officiellement, Nissan ne veut pas qu’un dirigeant opérationnel de Renault mette le nez dans les affaires de Nissan pour des raisons de conflits d’intérêts. Officieusement, les japonais n’ont pas digéré qu’il défende autant Carlos Ghosn les semaines suivant son arrestation. Ils lui reprochent surtout d’avoir traîné à présenter au conseil d’administration de Renault l’enquête de Nissan sur les malversations de Carlos Ghosn. Le poids de Thierry Bolloré au sein de l’Alliance rebute la direction du constructeur japonais, autant que celle d’Hiroto Saikawa crispe celle de Renault…

Chez Renault, on reconnait qu’il y a « de l’agitation » en ce moment mais on assure ne pas vouloir forcer Nissan. Malgré tout, le groupe français assume de mettre la pression. « L’industrie automobile bouge vite et nos concurrents ne vont pas nous attendre », s’impatiente un proche de Renault. Le camp français sait très bien qu’une fusion avec Nissan prendra du temps. « Les japonais ne sont pas encore mûrs » reconnaissait il y a quelques mois un haut fonctionnaire de Bercy, reconnaissant que l’Etat français y était favorable. L’entourage de Jean-Dominique Senard tente d’apaiser les tensions, tout en avançant. « Il n’y pas besoin de se précipiter mais il ne faut pas non plus traîner, explique un de ses proches. Refuser simplement de discuter est irresponsable ». Mettre le sujet sur la table sera déjà une avancée.