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Pourquoi la SNCF peine à recruter des cheminots

Malgré l'afflux de candidats pour devenir conducteur de trains, la SNCF peine à pourvoir ses besoins en main d'oeuvre.

Malgré l'afflux de candidats pour devenir conducteur de trains, la SNCF peine à pourvoir ses besoins en main d'oeuvre. - Patrick Kovarik - AFP

La compagnie ferroviaire manque cruellement de conducteurs de train. Pourtant les candidats se bousculent au portillon. Alors pourquoi la demande ne rencontre-t-elle pas l'offre?

La SNCF compte sur ses cheminots pour trouver leurs successeurs. Elle a besoin en urgence d'une cinquantaine de conducteurs de train pour combler les départs en retraite. Elle incite ses titulaires à jouer les recruteurs: dans un message interne, la direction promet à chaque "parrain" dont le candidat sera recruté un chèque cadeau de 50 euros, rapporte Le Parisien.

L'opération, inédite, ne concerne que la zone Paris Sud-Est. Mais le problème de recrutement des conducteurs de trains concerne bien l'Hexagone dans son ensemble. "Fin-2016, il nous manquait 100 cheminots", explique la compagnie qui emploie aujourd'hui 14.500 conducteurs de TGV, TER, Intercités, RER et autres Transilien. Une carence qui devrait encore s'accentuer avec les départs en retraite massifs prévus ces prochains mois.

Un usage de psychotropes trop régulier

Parmi les 250 métiers exercés à la SNCF, le problème de recrutement ne se pose que pour celui de conducteur. De quoi interpeller. Dans un pays gangréné par le chômage, où le métier de conducteur de train fait rêver, comment se fait-il que la SNCF peine à recruter? D'autant que les candidats sont là. Parmi les 400.000 CV que reçoit l'entreprise chaque année, 60.000 sont envoyés par des aspirants conducteurs de trains. Mais 1.000 seulement arriveront au bout du processus de recrutement. Moins de 2% du total des postulants. Et 700 finiront par conduire un train.

Pourquoi un tel élagage? Il y a d'abord la difficulté du processus de recrutement. Plusieurs semaines d'épreuves, à base d'entretiens, de tests psychologiques, conclues par une visite médicale très poussée. La vue et l'ouïe doivent être excellentes, la consommation régulière de psychotropes ou d'alcool est rédhibitoire. Or "la proportion de ceux qui prennent des drogues, en particulier chez les jeunes, est importante", souligne Gilles Dansart, directeur du site Mobilettre, qui a consulté les statistiques internes de la SNCF à ce sujet. 

Des centres de formation fermés

À l'issue de cette première étape, les 1.000 sélectionnés de l'année, avant de conduire un train, vont suivre la formation cheminot. La seule qui existe est dispensée par la SNCF elle-même, et dure entre 12 et 18 mois. Des écoles qui tournent déjà à plein régime, affirme la compagnie.

Certainement parce qu'il n'en reste plus beaucoup. "Il a une dizaine d'années, il y avait un centre de formation par zone SNCF, entre 20 et 25 dans toute la France", se souvient Roland Fourneray, chargé de l'emploi pour la CGT. "Les régions pourvoyaient elles-mêmes à leur besoin en main d'oeuvre, elles organisaient des sessions quand elles voulaient, plusieurs par an si nécessaire". Mais beaucoup de ces centres ont fermé à l'occasion de restructurations. "Il en reste moins d'une dizaine aujourd'hui", souligne le représentant du personnel.

1.700 euros par mois pour les apprentis cheminots

Donc 1.000 candidats entrent dans les centres de formation par an. Mais, quand bien même ils signent un contrat de travail au moment où ils entrent en formation, et sont rémunérés 1.700 euros par mois pendant leurs "études", seuls 70% d'entre eux vont au bout du cursus. D'abord parce qu'à en croire tous nos interlocuteurs, la formation est très difficile. Elle comporte "beaucoup de théorie pour connaître toutes les mesures de sécurité, le fonctionnement des engins, la signalisation", reconnaît Roland Fourneray, de la CGT.

Une autre partie des étudiants abandonnent lorsqu'ils réalisent que le métier qui fait rêver petit est "très exigeant", affirme la SNCF. "Qu'il faut travailler aux trois huit, les jours fériés, la nuit, se soumettre aux ordres des régulateurs et des aiguilleurs. Que le chemin est long avant de conduire son premier train", indique le porte-parole.

La SNCF misait sur des départs en retraites tardifs

Ces horaires décalés ne découragent pourtant pas des jeunes de plus en plus nombreux à faire le chauffeur pour Uber. Mais le conducteur de train, lui, "s'engage auprès de la SNCF pour toute sa carrière, souligne le spécialiste du secteur Gilles Dansart. "Il n'y a pas beaucoup de passerelles pour un cheminot: il ne peut pas devenir pilote d'avion ou chauffeur de camion", pointe-t-il. Si bien que même la sécurité de l'emploi et le bon salaire -entre 2.000 et 2.200 euros pour un débutant- ne suffisent pas à les convaincre, avance encore le spécialiste.

Le problème du recrutement prend donc de l'ampleur, alors que la SNCF pâtit déjà d'erreurs d'anticipation. Ces dernières années en effet, dans ses simulations de départ en retraite, elle prévoyait que "ses cheminots restent en place au-delà des 50 ans, à partir desquels ils ne peuvent bénéficier d'une retraite à taux plein. Mais beaucoup sont partis dès qu'ils ont pu", raconte Gilles Dansart. Et les conducteurs qu'elle espérait récupérer via les restructurations, les fermetures de ligne, la baisse du fret ont été moins nombreux que prévu.

À l'arrivée, des trains supprimés

Résultat: des trains sont supprimés régulièrement dans les Hauts-de-France, en Auvergne, Rhône-Alpes et en PACA, et même quotidiennement en Île-de-France, faute de conducteur disponible. Pour le moment, "cela ne se ressent pas trop au niveau du temps d'attente, rallongé seulement de deux-trois minutes en région parisienne, mais ça va finir par se voir", avertit le syndicaliste CGT.

Et déjà, cette pénurie de cheminot pèse lourd pour les finances de la SNCF. Selon les syndicats, entre mise à disposition de conducteurs au débotté et opérations de recrutement, la compagnie dépense déjà plusieurs millions par an pour parer au plus pressé.

Qu'est-ce qu'un cheminot?

Le cheminot n'est pas forcément un conducteur de train. Ce terme "correspond à un statut légal dans l'entreprise", nous explique l'un d'entre eux, lui-même ingénieur à la SNCF. En fait, ce qualificatif désigne les agents des chemins de fer" de nationalité française, embauchés avant l'âge de 30 ans, qui bénéficient de la caisse de sécurité sociale spécifique et de la retraite spécifique".

Nina Godart
https://twitter.com/ninagodart Nina Godart Journaliste BFM Éco