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Air France face à la fronde de ses partenaires

Les compagnies KLM et Delta Airlines s’insurgent contre la candidature de Philippe Capron à la tête du groupe. Ils ont déjà engagé un bras de fer avec la direction d’Air France qui repousse le projet d’Accor. Le gouvernement l’encourage et l’examinera d’ici mi-juillet.

Pourtant habituée aux turbulences, Air France vit une véritable crise de gouvernance. Pour la première fois, la direction de la compagnie aérienne fait face à une fronde de ses grands partenaires : KLM et Delta Airlines et dans une moindre mesure, China Eastern Airlines. Vendredi, les néerlandais et les américaines n’ont pas apprécié d’avoir appris que Philippe Capron, directeur financier de Veolia, était proposé par la présidence pour prendre la tête du groupe. "Ils déplorent ce choix car il n’est pas un professionnel de l’aérien et n’a jamais été PDG" décrypte un bon connaisseur de la situation. "Il manque un peu d’envergure" reconnait un administrateur.

Mais surtout, le choix d’un PDG, au lieu d’un directeur général qui aurait cohabité avec un président, est un affront fait à KLM et à Delta qui réclamaient une gouvernance à deux têtes. Le gouvernement semble avoir bien entendu leur message. "C'est un candidat parmi d'autres, a déclaré dimanche Bruno Le Maire. Nous allons regarder avec tous les actionnaires du groupe".

Frictions sur le projet d’Accor

Cet épisode s’ajoute au bras de fer engagé par les deux partenaires contre la direction d’Air France. En jeu : le projet d’alliance proposé par l’hôtelier Accor. On le croyait enterré mais en coulisse, il avance aux forceps. Début juin, Accor a dévoilé son ambition de s’allier à la compagnie aérienne pour mettre en commun l’exploitation de leurs fichiers clients et le vendre à d’autres partenaires. Il souhaite aussi entrer à son capital en rachetant la part de 14% de l’État qui ne fait plus mystère de sa volonté de se désengager.

Accor s’est assuré des soutiens de taille. Selon nos informations, les grands partenaires d’Air France, KLM, Delta Airlines et China Eastern Airlines, sont ouverts à son projet. Sébastien Bazin a même contacté un administrateur néerlandais ainsi que George Mattson, le représentant de Delta Airlines. Ce dernier souhaite ouvrir des discussions officielles avec Accor. Selon plusieurs sources, "ils sont fous de rage de ne pas être associés aux échanges avec Accor et au processus de sélection du prochain patron".

Missives de Delta

Delta Airlines l’a d’ailleurs fait savoir à la présidente Anne-Marie Couderc. Au moins deux lettres de la compagnie américaine, qui détient 9% du groupe Air France KLM, lui ont été adressées ces deux dernières semaines. La première lorsqu’elle avait promis aux salariés une augmentation de 3,65% d’ici 2019. Elle s’est ensuite ravisée… Et en début de semaine dernière, une nouvelle lettre « au vitriol », selon une source, du représentant de Delta Airlines, se plaignant une nouvelle fois de ne pas être invité aux réflexions sur le projet d’Accor et la recherche du futur patron. Delta Airlines, tout comme China Eastern Airlines, ont pris 9% du capital d’Air France KLM en septembre 2017. Ils ont chacun injecté 375 millions d’euros quand le cours de Bourse valait 10 euros. Il a depuis perdu 30% ! Plus discrets, les chinois seraient pour autant sur la même ligne.

La direction par intérim du groupe Air France KLM s’est plutôt montrée hostile à Accor depuis deux semaines. "On peut discuter d’un accord commercial mais cela ne nécessite pas d’entrer au capital" explique un cadre de la compagnie. C’est ce qu’a répondu la présidente par intérim, Anne-Marie Coudrec au PDG d’Accor, Sébastien Bazin, lors de leur rencontre il y a dix jours. L’hôtelier n’est pas vraiment le bienvenu chez Air France.

Soutien de Bercy à Accor

Au-delà des partenaires industriels, le gouvernement semble aussi s’agacer de la résistance de la direction d’Air France. Il souhaite aussi que le projet d’Accor soit étudié en profondeur. Accor a présenté son projet au cabinet du ministre de l’Economie ainsi qu’à l’Agence des participations de l’État. Et semble avoir décroché leur soutien. "Nous sommes tout à fait ouverts, explique un proche de Bruno Le Maire. Accor nous a présenté son projet et nous l’examinerons dans les prochaines semaines". Il devrait en tout cas en être question lors du séminaire stratégique de la compagnie mardi et mercredi. Sinon avant la nomination officielle du nouveau patron, mi-juillet. Preuve de son activisme, Bercy a même poussé la présidente d’Air France KLM, Anne-Marie Couderc, à recevoir le PDG d’Accor il y a dix jours pour qu’il lui expose son projet. Alors qu’elle semblait trainer des pieds jusqu’ici, elle serait depuis "plus ouverte comme lui a demandé le gouvernement" explique un bon connaisseur du dossier.

Le gouvernement laisse à Air France KLM le soin d’étudier sa proposition industrielle. Mais il étudie aussi celle consistant à ce qu’Accor lui rachète sa part de 14%. "On va étudier de près cette option qui nous contraint à vendre à un actionnaire européen", ajoute cette source à Bercy. La réglementation européenne impose que 50% des actionnaires d’une compagnie soient européens. Or, Accor dispose de deux actionnaires chinois, un qatari et un saoudien, qui pèsent ensemble plus de 30% du capital. Pour remplir cette obligation, le groupe d’hôtellerie s’est déjà assuré du soutien de plusieurs partenaires industriels européens qui participeraient à ses côtés au rachat de la participation de l’État. Mais pour parvenir jusque-là, il faut d’abord qu’Air France KLM passe cette crise autour de la nomination de son nouveau patron.

Matthieu Pechberty