BFM Business

Thierry Gadou (SES-Imagotag) : « La prochaine bataille du numérique se jouera dans les magasins »

Depuis que Thierry Gadou a pris les commandes de SES-Imagotag, en 2012, le chiffre d'affaires du groupe a été multiplié par quatre.

Depuis que Thierry Gadou a pris les commandes de SES-Imagotag, en 2012, le chiffre d'affaires du groupe a été multiplié par quatre. - Crédit photo: Nicolas Simard

C’était l’un des plus gros stands français, mi-janvier, au très couru salon du retail de New York : SES-Imagotag, numéro un mondial des étiquettes électroniques et spécialiste des solutions digitales pour le commerce physique, est au cœur de la transformation du secteur. Une bataille que le patron du groupe, Thierry Gadou, espère bien remporter. Portrait.

Au-dessus du bureau de Thierry Gadou, il y a une grande toile blanche avec une rangée de bâtons dorés dessus. « C’est le code-barres du Dom Perignon, peint à la feuille d’or avec des techniques ancestrales chinoises, explique t-il. C’est le choc des deux mondes ». C’est le choc entre le monde de la grande distribution et celui de l’art asiatique, au coeur duquel se trouve le patron de SES-Imagotag.

L’an dernier, les liens avec la Chine se sont intensifiés, puisque le géant BOE Technology (plus de 15 milliards de dollars de chiffre d'affaires) est monté au capital de son groupe à hauteur de 80%. Sous ce tableau, il y a des étiquettes, des plus anciennes aux plus récentes, et un peu plus loin, toujours au siège, à Nanterre (92), il y a un showroom avec les tout derniers modèles. C’est SES-Imagotag qui fait les étiquettes électroniques qui vous donnent les prix des produits dans les rayons de vos supermarchés, chez Casino, Monoprix, Carrefour, Spar, Leclerc, Marks & Spencer… et dans des dizaines d’autres magasins.

Numéro un mondial du secteur, le groupe est présent dans une soixantaine de pays, en Europe, mais aussi aux États-Unis, où il vient d’annoncer un partenariat avec le géant californien Cisco, au Maghreb, mais aussi en Asie. En plus des étiquettes électroniques, il a développé une plateforme IoT (internet des objets), qui propose tout un tas de services aux distributeurs, comme la possibilité d’informer et servir les clients, ou d’optimiser l’inventaire et d’empêcher les ruptures de stock…

Coté sur Euronext, le groupe affiche une croissance de 20% par an et continue d’accélérer. « C’est la magie de l’international », sourit ce fils de diplomates, « citoyen du monde », qui a passé la plus grande partie de sa vie à l’étranger. Thierry Gadou se félicite d’être à la tête d’une « PME très mondiale ». Sous son impulsion, depuis sept ans, le chiffre d’affaires de SES-Imagotag a été multiplié par quatre, à près de 200 millions d’euros, et plus de deux tiers du chiffre d’affaires sont désormais réalisés à l’étranger, contre seulement 10% quand il est arrivé.

Visionnaire

« C’est un remarquable visionnaire », salue Hélène Ploix, qui fait partie des investisseurs qui lui ont confié les rênes il y a sept ans. Co-fondatrice de Pechel Industries, administratrice de plusieurs groupes (dont SES-Imagotag), elle a aussi été administratrice du Fonds monétaire international ou de la Banque Mondiale et elle se dit « bluffée » par Thierry Gadou.

C’est « un dirigeant exceptionnel, visionnaire et manager à la fois, ce qui est rare », ajoute Jérôme Kinas, de Chequers Capital, qui faisait aussi partie des investisseurs qui sont allés le chercher. « Il fallait faire évoluer le produit et aller à l’international, poursuit-il. Il a fait évoluer le marché en apportant de la tech et en étant en avance, tout le temps. Il a fait évoluer le marché et la boîte » ! Quand Jérôme Kinas et Hélène Ploix ont débauché Thierry Gadou, il était chez Atos Consulting depuis quatre ans. Ingénieur de formation (il est diplômé de l’Ecole des Mines), il a été été consultant, chez Deloitte notamment, et il a créé deux sociétés, Avisium et Hubwoo, au début des années 2000.

Dans toute sa carrière, note t-il, il y a eu un seul fil directeur : la technologie. « Ce mec est incroyable ! Je suis un fan absolu ! s’enthousiasme Marc Fiorentino, dirigeant d’Euroland Corporate, spécialiste des marchés financiers (et présentateur de C'est votre argent, sur BFM Business). Il connaît Thierry Gadou depuis plusieurs années: « C’est lui qui m’a, le premier, éclairé sur l’omnicanal, raconte-t-il. Si les gens l’avaient écouté il y a cinq ans, un certain nombre de boîtes n’en seraient pas là aujourd’hui ». Guillaume Portier, responsable des fonctions marketing et communication de SES-Imagotag a précédé de peu Thierry Gadou dans le groupe: « Il a vu avant tout le monde, dit-il, qu’Amazon avait perdu une partie de son pari et que tout ne pouvait pas se jouer sur internet, qu’il y avait besoin de magasins ». Guillaume Portier se rappelle cette conférence que Thierry Gadou avait intitulée « Amazon a déjà perdu la bataille ». C'était en 2013.

« Arme anti-Amazon »

« On a cru tout de suite que le magasin ne disparaitrait pas, mais qu’à un moment, il faudrait qu’il change », explique Thierry Gadou, persuadé que le digital est « la grande chance du commerce physique » et qu’« internet + les magasins, c’est le meilleur des deux mondes ». Il sourit: « Beaucoup de nos clients nous appellent leur arme anti-Amazon ».

Guillaume Portier se rappelle lui du patron de Monoprix, Régis Schultz, déclarant qu’il ferait mieux de recruter directement Thierry Gadou, parce qu’il est aussi passionné que lui à transformer ses magasins. Ardent défenseur du secteur, le patron de SES-Imagotag regrette une « sorte de mépris », en France: « C’est toujours un peu le méchant, la grande distribution, juge-t-il. Alors que c’est quand même 25% du PIB mondial, avec des enjeux aussi importants que l’emploi, l’aménagement du territoire ou l’ancrage du numérique »! 

Non seulement Thierry Gadou est un bon technicien, mais c'est aussi un bon vendeur, qui « aime convaincre son interlocuteur », décrit Jérôme Kinas. « Il est optimiste et il a raison », assure Hélène Ploix, qui salue aussi le rapprochement avec le chinois BOE Technology, « un très bon partenaire, qui permet à SES-Imagotag d’avoir une ouverture sur les marchés asiatiques, en particulier chinois ». BOE est « peut-être le futur Apple de demain », explique Guillaume Portier, qui s’installe d'ailleurs en ce début d’année en Chine. « Si vous n’êtes pas sur le marché chinois, estime-t-il, c’est le mur dans trois ans ».

Thierry Gadou passe la moitié de son temps à l’étranger. Il est en Chine une fois par mois. « Très dévoué » à son entreprise, selon les mots d’Hélène Ploix, il n’hésite pas à accompagner les commerciaux sur le terrain. Mais quand il est en France, il met un point d’honneur à passer du temps avec sa famille, sa femme, qui travaille dans une galerie d’art contemporaine et ses trois filles, de 14, 17 et 20 ans.

« J’essaie de substituer le qualitatif au quantitatif », explique le cinquantenaire, qui insiste sur l’importance de « ne pas être absent quand on est présent ». Il faut, dit-il, « apprendre la présence intense ». Adepte du yoga, qu’il pratique quotidiennement pour se maintenir en forme, il aime aussi la musique, pratique le piano, lit Houellebecq et file dès qu’il le peut à la campagne le week-end. « Je suis un contemplatif », sourit Thierry Gadou.

« Vous n’avez encore rien vu »!

Mais il n’hésite pas non plus à monter au front pour développer son entreprise et la maintenir à la place de numéro un mondiale, dans un contexte de bouleversement profond du secteur. « La bataille des GAFA a été perdue, résume t-il. La prochaine grande bataille du numérique, elle va se jouer dans les magasins » ! Et il espère bien que SES-Imagotag en sortira vainqueur. Le magasin 3.0 ou 4.0, selon lui, ce sera « un Apple store généralisé », un concentré d’« innovations, avec du conseil, sans frustration » et son groupe, fort des solutions digitales qu'il propose, est « le couteau-suisse de cette transformation », au cœur de la révolution.

« Et vous n’avez encore rien vu » ! promet Thierry Gadou, qui compte bien finir sa carrière chez SES-Imagotag. Le prochain objectif affiché, déjà, c’est un milliard de dollars de chiffre d’affaires, d’ici 2022, avec un développement prévu notamment en Europe, aux Etats-Unis, dans un certain nombre de pays émergents et en Chine, bien sûr, où ses partenaires de BOE Technology l’ont nommé à leur comité exécutif. Un Français au comité exécutif d’un groupe chinois, c’est assez rare pour être souligné. Thierry Gadou, lui-même, n'en revient pas de ces liens d'amitié qui se sont noués, malgré les différences. Ils lui ont demandé de les aider à « mieux comprendre le monde ».

Pauline Tattevin