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Privatisation d’ADP: pourquoi le projet est tant contesté

Aéroports de Paris

Aéroports de Paris - ERIC PIERMONT / AFP

La privatisation d'Aéroports de Paris prévue dans le cadre de la loi Pacte a été au centre de débats houleux ces dernières semaines à l'Assemblée nationale. Plusieurs groupes d'opposition de droite comme de gauche dénoncent "une erreur stratégique".

Rarement un projet de loi du gouvernement n’aura à ce point soudé les différents groupes d’opposition. Des parlementaires de droite comme gauche, allant des représentants du parti Les Républicains aux insoumis en passant par les socialistes et les centristes ont fait front commun ces dernières semaines pour dénoncer la privatisation d’Aéroports de Paris prévue dans le cadre de la loi Pacte.

Une cohésion inhabituelle qui n’aura toutefois pas suffi à enterrer le projet de loi, adopté mercredi par l’Assemblée Nationale par 147 voix pour, 50 contre et 8 abstentions, au terme d’un débat électrique. En dernier ressort, près de 250 élus de tous bords ont réuni suffisamment de signatures pour lancer une procédure visant à organiser un référendum d’initiative partagée. Cette proposition devra être validée par le Conseil constitutionnel et signée par 10% du corps électoral (soit 4,5 millions de citoyens) pour que le scrutin aboutisse.

Quel est l’objectif du gouvernement en privatisant ADP?

Comme le rappelle Le Monde, la loi Pacte vise à "donner aux entreprises les moyens d’innover et de grandir". Et les sociétés contrôlées par l’État sont également concernées. En cédant ses parts dans le groupe ADP, le gouvernement a dit espérer qu’il puisse se développer pour devenir le premier hub en Europe devant Londres.

Car le Premier ministre Édouard Philippe estime que "la qualité de service, le montant des investissements, la façon dont nous organisons le hub et la coopération avec un certain nombre de grande compagnies, y compris la compagnie nationale (Air France) ne sont pas aujourd’hui satisfaisants", malgré l’amélioration des résultats d’ADP ces dernières années.

Grâce à l’argent récupéré de la privatisation d’ADP mais aussi de La Française des Jeux et d’Engie, l’État veut alimenter un fonds pour l’innovation de rupture de 10 milliards d’euros destiné à financer des projets technologiques (intelligence artificielle, véhicule autonome, nanoélectronique…). Enfin, la privatisation d’ADP devrait permettre d’éponger légèrement la dette.

Pourquoi l’opposition crie au scandale?

De leur côté, les groupes d’opposition dénonce une erreur "stratégique" et reproche à l'exécutif de vouloir vendre les "bijoux de famille". Selon eux, céder ses parts dans ADP revient à privatiser ce qui est la première frontière de France avec 100 millions de passagers par an. Ils craignent ainsi que l’État perde la main sur le contrôle des migrations. Ils rappellent également que les plus grands aéroports internationaux sont publics. Notamment aux États-Unis, pourtant chantres du libéralisme économique.

Autre argument: la privatisation d’ADP risque de faire augmenter les redevances pour les compagnies aériennes et les prix pour les passagers. Les détracteurs du projet s’appuient sur le choix de l’État de confier en 2006 la gestion des autoroutes nationales à des sociétés privées. Depuis, les tarifs aux péages augmentent chaque année tandis que 27 milliards d’euros de dividendes ont été versés aux actionnaires depuis la cession. Une somme qui aurait pu contribuer au renflouement des caisses de l’État, pointe les opposants au projet.

L’opposition donne aussi en exemple le fiasco de la privatisation partielle de l’aéroport de Toulouse en 2015. À l’époque, l’État a cédé 49,99% de ses parts à Casil Europe, une holding créée par le groupe chinois Shandong High Speed Group. Trois ans plus tard, la Cour des Comptes a estimé que cette privatisation était un "échec", pointant notamment le "manque d’expérience" de Casil Europe "en matière de gestion aéroportuaire". Le groupe chinois cherche désormais à se désengager.

Enfin, l’opposition se montre sceptique quant au gain financier qui sera réellement réalisé par l’État grâce à la privatisation d’ADP alors que le secteur de l’aérien, en plein boom, laisse présager une progression constante des dividendes. Elle souhaiterait que ces mêmes dividendes alimentent directement le fonds pour l’innovation plutôt que d’aller "dans la poche d’investisseurs privés".

Combien ADP rapporte à l’État…?

ADP est une entreprise qui tourne bien. En 2018, elle a enregistré un chiffre d’affaires de 4,47 milliards d’euros et un bénéfice de 610 millions d’euros. Il faut dire qu’outre les aéroports d'Orly et Roissy-Charles-de-Gaulle, le groupe tire aussi ses profits de centres commerciaux avec 386 boutiques et services (1 milliard d’euros en 2018), d’un opérateur télécom (Hub One), et de ses participations dans le capital de plusieurs aéroports internationaux (Zagreb, Amman, Santiago…). Il est par ailleurs le premier propriétaire foncier d’Ile-de-France.

L’État, qui a déjà vendu une partie de ses parts par le passé, détient actuellement 50,6% des actions d’ADP et est donc actionnaire majoritaire. Sa participation dans le groupe représente 12% de son portefeuille boursier. En 2017, elle lui a rapporté 132,28 millions d’euros en dividendes et plus de 173 millions d’euros en 2018.

...et que lui rapporterait la vente de ses parts?

Tout dépend si l’État décide de vendre l’intégralité de ses parts. Si c’est le cas, la vente peut lui rapporter près de 9 milliards d’euros. Avec éventuellement une "prime de contrôle" si la cession permet à un actionnaire de devenir majoritaire. Ces sommes seront placées dans le fonds pour l’innovation qui devra rapporter environ 250 millions d’euros par an.

Autrement dit, le rendement découlant du fonds pour l’innovation est plus intéressant que celui généré jusqu'alors par les dividendes (plus de 173 millions d’euros en 2018). Un argument de poids pour l’exécutif qui rappelle par ailleurs que ce placement est plus sûr, les dividendes étant fluctuantes d’une année sur l’autre. Mais le trafic aérien est en pleine expansion, martèle l’opposition qui s’attend à ce que les dividendes augmentent à l’avenir.

Quelles garanties pour rassurer l’opposition?

Le gouvernement refuse de parler de privatisation. D’abord, parce qu’il pourrait conserver une partie du capital d'ADP. Rien ne dit pour l’instant qu’il cédera l’intégralité de ses parts. Selon les chiffres un temps évoqués par l’ancien porte-parole du gouvernement Benjamin Griveaux, il pourrait conserver 20%. Ensuite, parce qu’il s’agit d’une concession de 70 ans à l’issue de laquelle l’État récupérera ses actifs.

En outre, "toutes les activités qui sont aujourd’hui sous le contrôle de l’État et qui relèvent de la puissance publique resteront après cette opération sous le contrôle de l’État et de la puissance publique. Le contrôle des frontières, le contrôle des biens, le contrôle des personnes, c’est l’État et cela restera l’État français qui les contrôlera", a assuré Bruno Le Maire.

Soulignant avoir "tiré les leçons" de la privatisation des autoroutes, le ministre de l’Économie a également tenté de rassurer les députés en affirmant que l’État "gardera le dernier mot" sur les tarifs aéroportuaires qui seront négociés "tous les cinq ans".

Et d’ajouter: "Des garanties sont apportées également sur la gestion des infrastructures, sur les investissements qui figurent dans un cahier des charges. Si ce cahier des charges n’est pas respecté par le concessionnaire, l’État aura le droit d’imposer des sanctions à ce concessionnaire à hauteur de 2% du chiffre d’affaires d’aéroports de Paris", a encore précisé Bruno Le Maire.

Paul Louis