BFM Business

Mais pourquoi Leboncoin est-il aussi moche?

-

- - -

Malgré son design vieillot, Le Bon Coin qui fête ses 10 ans cette année s'est imposé comme le leader incontesté des petites annonces en France. Le site qui montre de légers signes d'essoufflement va lancer de nouvelles fonctionnalités en février pour rajeunir son image.

Comment écoeurer un site de e-commerce qui multiplie les innovations? Parlez-lui du Bon Coin. Car eBay, Amazon ou encore la Fnac et CDiscount ont beau multiplier les services, améliorer leur expérience utilisateur ou encore dénicher de nouveaux produits, c'est sur un site qui n'a quasiment pas bougé en 10 ans que les Français se rendent toujours en priorité. Ainsi en 2015, le Bon Coin a réuni en moyenne 23,3 millions de visiteurs uniques par mois contre 16,8 millions pour Amazon ou encore 7,9 millions pour son rival direct eBay.

Et la comparaison avec ce dernier est cinglante. Lorsque le Bon Coin s'est lancé en France en 2006, eBay était alors avec 11 millions de visiteurs par mois de loin le site marchand le plus fréquenté de France. En quelques années, le site américain s'est fait dévorer le "petit" franco-suédois. Alors qu'aujourd'hui eBay tente une énième transformation en place de marché pour les vendeurs pro, Le Bon Coin creuse le même sillon de la petite annonce gratuite. "Le Bon Coin supprime les intermédiaires, (...) en ce sens c'est un site anti-système", résumait dans Le Monde l'historien Jacques Le Goff. 

De l'intérêt du "jaune pisseux"

Et être joli, c'est le cadet des soucis des responsables du Bon Coin. "Les esprits chagrins qualifient le design de notre site de "vaguement soviétique" et la couleur du fond d'écran de "jaune pisseux", expliquait en 2013 à L'Express Entreprise Olivier Aizac, le patron du site à l'époque. Héritage de nos origines scandinaves, notre approche est avant tout fonctionnelle: le design est pensé d'abord par rapport à la fonction que doit jouer le site. C'est la logique de l'étagère Billy d'Ikea: ce n'est pas la plus belle mais c'est celle qu'on a tous chez soi." 

Mais "le jaune pisseux" n'était pas une coquetterie à l'époque où le Bon Coin s'est lancé. Si les équipes de design ont choisi cette couleur, c'était avant tout pour une question de confort. À son lancement en 2006, la grande majorité des ordinateurs avaient des écrans qui scintillaient. Et particulièrement sur les sites de couleur blanche. Le "jaunasse" était en fait reposant pour les yeux des internautes. Et vu le succès du site, la couleur est restée. À croire d'ailleurs que le design spartiate fait partie du succès de ces sites. Il suffit pour s'en convaincre de jeter un oeil sur Craigslist, le "Bon Coin américain". Il est encore plus dépouillé... 

-
- © -

Mais être "minimaliste" (appellation gentille pour dire "moche") n'est pas la seule explication du succès du Bon Coin. Le site fondé conjointement par Spir Communication (filiale de Ouest-France) et l'éditeur suédois Schibsted (le créateur de 20 Minutes) qui en est le seul propriétaire depuis 2010, est le premier à avoir compris qu'Internet pouvait aussi avoir une utilité locale. Sur la page d'accueil, on retrouve toujours cette même carte de France pour chercher les produits à proximité. Chose impossible à faire sur eBay à l'époque. "C'est cette combinaison parfaite entre simplicité et local qui explique l'énorme succès du Bon Coin, explique Frank Rosenthal, consultant en marketing du commerce. Ce sont deux tendances très fortes dans le retail et Le Bon Coin l'incarne parfaitement." La gratuité en plus. Car le modèle économique du Bon Coin ressemble finalement plus à celui d'un média que d'un site de vente. Il monétise ses très grosses audiences avec la publicité. 

Un site rajeuni en février

En 10 ans, le site n'a finalement pas changé grand chose, se contentant d'ouvrir de nouvelles catégories comme l'immobilier et surtout l'emploi. Le site propose aujourd'hui près de 200.000 offres d'emplois qui trouvent en moyenne preneur au bout de 13 jours selon les responsables du Bon Coin. Il s'agit principalement de postes d'employés ou d'ouvriers (95% des offres) mais les ambitions du site commencent à inquiéter les spécialistes du recrutement des cadres que sont Monster ou Cadremploi. Le Bon Coin a d'ailleurs racheté l'application Kudoz en septembre dernier qui est une sorte de Tinder de l'emploi qui permet de mettre rapidement en relation recruteurs et demandeurs d'emplois.

Et il ne compte pas en rester là. Début février, Le Bon Coin devrait annoncer une kyrielle de nouveautés. "C'est un grand virage", assure Antoine Jouteau, le directeur général du site dans Le Monde. Un design et un logo rajeunis, un site mieux optimisé pour le mobile (55% de sa fréquentation à date) et surtout de nouvelles fonctionnalités comme la géolocalisation ou un système de messagerie.

Des signes d'essoufflement 

Car à trop vouloir rester simple, le Bon Coin s'est peut-être un peu endormi sur ses lauriers. Le site ne permet pas par exemple de faire des recherches de produits ou de services à proximité sur un rayon de plusieurs kilomètres. Il faut chercher soit au niveau départemental, soit ville par ville. Or la moindre application aujourd'hui offre ce type d'option.

Par ailleurs, s'il continue à croître et à être très rentable, le Bon Coin a montré en 2015 quelques signes d'essoufflement. Malgré une croissance soutenue du chiffre d'affaires de l'ordre de 19%, la rentabilité, elle, n'a pas suivi la même cadence. "Et la prévision pour 2016 est plus faible que ce à quoi nous nous attendions", explique Per Gunnar Nordahl, analyste chez Arctic Securities. Le site table sur une progression de 15 à 20% quand les analystes espéraient près de deux fois mieux. À 10 ans, Le Bon Coin va peut-être atteindre la maturité, un âge considéré comme ingrat dans le business.

Frédéric Bianchi