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Les secrets d'Ariane 6 pour contrer les fusées de SpaceX et Blue Origin et remporter la bataille de l'espace

Plus légère, plus ergonomique, plus polyvalente, mais surtout… moins chère à concevoir. Ariane 6, c'est le nouveau fleuron technologique développé par ArianeGroup dans le cadre du programme de l'Agence spatiale européenne (ESA). Son ambition: combiner innovation et coûts de fabrication révisés.

Le compte à rebours est lancé. Dès l'année prochaine, la fusée Ariane 6 viendra compléter la famille des lanceurs conçus par ArianeGroup. Une petite nouvelle sur laquelle tous les regards sont aujourd'hui posés. Il faut dire que la demoiselle se révèle particulièrement innovante.

Sur le papier, ce qui fait la force d'Ariane 6 repose essentiellement sur sa polyvalence. Le lanceur est en effet capable d'envoyer dans l'espace tous les formats de satellites aussi bien en orbite basse que haute en fonction du besoin et de la complexité de la mission. Décliné en deux version (Ariane 62 et 64), le lanceur table sur cette polyvalence pour justement offrir "un maximum de flexibilité" à ses "clients des marchés institutionnels et commerciaux", indique le leader européen des lanceurs spatiaux sur son site.

Bataille de l'espace

Mais cette volonté d'offrir un plus large spectre de possibilités s'inscrit surtout comme une nécessité. Cette polyvalence doit permettre à Ariane 6 d'être plus compétitive au sein d'une industrie spatiale secouée par l'arrivée de nouveaux acteurs. Incarnation même de ce que l'on appelle le "New Space", les acteurs en question se nomment SpaceX, Blue Origin, Virgin Galactic, ou encore CZ-5 et se révèlent aussi féroces qu'inventifs et compétitifs. Leur ambition: commercialiser des données spatiales à grande échelle et développer des technologies à bas coût pour y parvenir. 

Certes, le gâteau du marché spatial grossit. Les seules dépenses des Etats dans ce domaine devraient passer à 85 milliards de dollars en 2025, contre 71 milliards de dollars aujourd'hui, selon les estimations d'Euroconsult. Mais le marché de l'industrie spatiale européenne, lui, a enregistré en 2018 la première baisse de son activité depuis 10 ans. Les industriels européens du secteur ont généré un chiffre d'affaires de 8,48 milliards d'euros l'année dernière, soit un recul de près 3% par rapport à 2017, d'après la dernière étude annuelle d'Eurospace. Et la concurrence des nouveaux acteurs, souvent américains, n'y est pas étrangère. 

Aujourd'hui, un lancement opéré par Arianespace coûte 100 millions d'euros. Chez l'américain SpaceX, la douloureuse ne dépasse pas 60 millions d'euros. Un véritable enjeu donc pour le leader européen qui promet, pour Ariane 6, de diviser les coûts par deux par rapport à Ariane 5. L'objectif étant de s'aligner sur les tarifs de ces "Gafa de l'espace".

Pour y parvenir, toutes les sources d'économie sont bonnes à prendre. Le nombre de pièces et de soudures a ainsi été revu à la baisse de manière drastique grâce à l'impression 3D. Une véritable révolution dans le secteur. Par ailleurs, le nouveau membre de la famille Ariane ne sera plus assemblé à la verticale, mais à l'horizontale. Le but? Baisser les plafonds des bâtiments et réduire ainsi les factures de chauffage. La conception d'Ariane 6 a donc été pensée avec cette obsession de la baisse des coûts.

Des choix technologiques contestés

Mais dans ce panel d'innovations technologiques, certaines décisions de conception sont aujourd'hui vivement remises en question. Contrairement à SpaceX - qui a fait le choix de concevoir des lanceurs réutilisables (autrement dit des fusées disposant d'un système de lancement orbital qui peut être utilisé plusieurs fois), ArianeGroup a conçu Ariane 6 en excluant cette possibilité.

Pour la directrice de la stratégie du groupe, Morena Bernardini, invitée ce vendredi sur BFM Business à l'occasion du 250e lancement de la fusée Ariane, 40 ans après le premier vol, cette volonté s'avère parfaitement logique.

"Ariane 6, c'est justement la réponse européenne à la compétition américaine et pas que américaine. Et Ariane 6 c'est un lanceur qui est né pour (...) répondre à la quasi-totalité de la demande des client", assure-t-elle. "N'oublions pas aujourd'hui que nous entendons souvent parler de la Lune. Eh bien Ariane 6, c'est un lanceur qui peut déjà amener des charges utiles sur la Lune parce qu'il est conçu pour avoir une performance de 8,5 tonnes en orbite autour de la Lune".

Sauf qu'il s'agissait aussi d'un problème technique. Le leader européen des lanceurs spatiaux ne dispose pas de la "brique technologique pour fabriquer un lanceur réutilisable", alors que "SpaceX, lui, a bénéficié d'un moteur développé par la NASA dans le cadre de ses programmes sur la réutilisation", soulignait face aux sénateurs français en mai dernier André-Hubert Roussel, le président exécutif d'ArianeGroup.

Au final, si elle n'a pas été conçue pour être réutilisable, Ariane 6 - dont le premier tir aura lieu en juillet 2020 - se veut toutefois évolutive. A partir de 2025, sa structure devrait pouvoir intégrer un étage réutilisable. Avec 7 lancements prévus et 14 lanceurs en cours de production, son carnet de commandes se remplit peu à peu. Signe, s'il en est, que les acteurs historiques de l'industrie spatiale sont loin, très loin d'avoir dit leur dernier mot face aux jeunes pousses du "New Space".

Julie Cohen-Heurton