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Les confidences du fondateur de Lenovo

Liu Chuanzi, fondateur de Lenovo

Liu Chuanzi, fondateur de Lenovo - -

Le fondateur de Lenovo, Liu Chuanzi est une star en Chine. Parti de rien, il est aujourd’hui à la tête du numero deux mondial de l’informatique. Il a emmené la délégation de patrons chinois cette semaine à l'Elysée. Quel est son regard sur l’Europe, la France et sur l’évolution de la Chine? Interview exclusive.

Quand vous avez créez Lenovo, il y a près de 30 ans, si on vous avait dit…

Pour être honnête, j’aurais considéré que cette personne comme moi étions complètements fous. A cette époque-là, je ne pouvais pas imaginer une seconde qu’une telle chose serait possible.

A quel moment avez-vous compris un tel succès ?

C’était en 2000 environ. Jusqu’aux années 1990, le marché des ordinateurs en Chine était fermé aux importations. On ne trouvait que des produits chers et très peu performants. Du coup, notre réputation n’était pas très bonne. Mais le gouvernement a changé d’attitude, il a abaissé les barrières douanières et levé d’autres restrictions.

Le marché s’est ouvert, les fabricants chinois d’ordinateurs ont été durement éprouvés. On a compris que l’on n’était pas du tout au niveau d’IBM ou de Compaq, on s’est adapté. J’ai nommé un jeune homme de 29 ans à la tete de notre activité informatique. Aujourd’hui, il est P-DG du groupe ! Je souligne que notre entreprise n’a pas reçu un centime d’argent public…

Vous êtes numéro deux mondial de la fabrication d’ordinateurs derrière HP. Comptez-vous devenir numéro un, et quand ?

Etre le numéro un ou le numéro deux mondial de la fabrication d’ordinateurs, c’est beaucoup moins important que par le passé. On est en train d’assister à l’intégration complète de tous les supports, PC, téléphone portables, tablettes. Aujourd’hui, nos vrais concurrents s’appellent Samsung et Apple. Cela veut dire que nous avons une nouvelle phase d’apprentissage devant nous.

Donc, vous êtes convaincus de passer un jour devant Samsung et Apple ?

Je pense qu’un jour cette vision deviendra réalité. Apple a eu un grand fondateur, mais après sa disparition, il va falloir du temps pour voir si la courbe de croissance reste la meme. Notre force à Lenovo, c’est le travail d’équipe.

Concurrence équitable ?

Vous avez reconnu que les entreprises chinoises faisaient peur. Pourquoi ?

La raison principale, c’est le manque de communication. On a du mal à se comprendre. Moi, je voyage souvent en France et en Europe, mais ce n’est bien sûr pas le cas de la plupart des Chinois. Quant aux Européens, ils comprennent encore moins la Chine. Plus largement, la Chine est toujours ressentie comme une menace politique et économique.

Concurrence pas équitable ?

Nous constatons évidemment aujourd’hui que plusieurs pays européens traversent une période difficile, mais le gouvernement et les entreprises chinoises sont confrontés à leurs propres difficultés, il y a une pression à la baisse sur notre activité économique. Alors aujourd’hui, le plus grande urgence, c’est de rechercher la complémentarité, de travailler ensemble pour trouver une solution.

Avant que nous la rachetions, l’activité de fabrication d’ordinateurs d’IBM était lourdement déficitaire, les emplois étaient menacés. Depuis, nous n’avons pas supprimé un seul emploi et les salaires ont augmenté… Au bout du compte, Lenovo et IBM ensemble ont multiplié le chiffre d’affaires par dix et leur bénéfice par cinq.

Et la polémique sur les panneaux solaires?

En tant d’entrepreneur privé, cela m’inquiète. Au bout du compte, est-ce que c’est un problème purement politique ? Est-ce une bataille juridique ? Est-ce le résultat d’une démarche d’Etats souverains, comme la France, ou de la Commission européenne ? Je n’en suis pas très sûr.

Mais je ne souhaite pas que ce problème se politise de plus en plus. Quand nous avons recontré José Manuel Barroso et François Hollande, ils nous ont assuré que cela ne serait pas le cas. Nous ne voulons surtout pas qu’une série de sanctions et de mesures de retorsion finisse par pénaliser nos entreprises… Il y a un proverbe chinois qui dit : le feu à la porte de la ville peut finir par bruler le poisson dans la mare…

Doute sur le système social français

Qu'attendez-vous de la France ?

Le président Hollande l’a très bien dit: la meilleure chose à faire, c’est de protéger les investissements de toutes les interférences politiques, dans un environnement légal stable. Nous ne demandons aucun traitement de faveur. Ce que nous attendons de la France, c’est qu’elle soit une destination qui génère des retours sur investissements sûrs et prévisibles.

S’agissant du déficit commercial au détriment de la France, ce n’est pas bon pour vous, mais ce n’est pas bon pour la Chine non plus ! Pour nous, des tels excédents, c’est une menace d’inflation.

Comment renforcer les échanges ?

La première chose qui me vient à l’esprit est une plateforme d’investissement commune qui réunirait des fonds chinois et français. Il y a par exemple des opportunités formidables en Chine dans le domaine de la santé et de la pharmacie.

Que pensez-vous de la retraite à 60 ans ?

Ma réponse ne va pas faire plaisir au gouvernement. Mais ma perspective, celle de quelqu'un qui voit cela de l’extérieur. Vous avez un système de protection sociale, de retraites très lourd, trop lourd. Il fonctionne pendant une période normale, mais quand les temps sont durs, c’est la clé du problème.

Qu'est-ce qui vous a le plus marqué le plus lors de votre voyage en France ?

Dassault Systèmes… A mon retour en Chine, j’organiserai une réunion d’investisseurs !

Enrichissez-vous !

L’avenir de la Chine à moyen et long terme vous inquiète-t-il ?

Il y a de réelles incertitudes dans l’avenir de la Chine. elle concernent d’abord les intentions du gouvernement en matière de réglementation de des services financiers ou de l’immobilier. Elles concernent aussi la transformation de la Chine en une économie tirée par la consommation. Nous sommes aussi confrontés au vieillissement de la population et à la dégradation de l’environnement. Mais nous avons le potentiel de résoudre toutes ces difficultés.

Je considère que nous, les entrepreneurs privés, nous sommes le plus important facteur de stabilisation du pays. Nous sommes devenus riches. Je souhaite que nous puissions créer les conditions qui permettent au plus grand nombre de s’enrichir à leur tour. Il ne s’agit pas seulement de bien traiter nos employés mais d’asssumer une responsabilité sociale de plus en plus large.

Thierry Arnaud et BFMTV