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"La France est encore en Ligue 2 du championnat de l'innovation"

Benoît Battistelli, président de l'Office européen des brevets.

Benoît Battistelli, président de l'Office européen des brevets. - OEB

À la veille de la remise des prix de l'inventeur européen de l'année 2017 à Venise, le président de l'Office européen des brevets, Benoît Battistelli, revient notamment sur les performances de la France en matière d'innovation.

L'Office européen des brevets désignera, parmi quinze finalistes, les cinq inventeurs de l'année 2017 ce jeudi 15 juin. Des prix qui récompensent des chercheurs, à condition que leur invention aide beaucoup de monde et qu'elle ait un impact économique majeur. En pleine journée marathon à Venise où sont réunis les membres de l'OEB, tous les finalistes et des journalistes du monde entier, le président de l'équivalent européen de l'INPI, Benoît Battistelli, nous a accordé une interview.

La majorité des sélectionnés pour les prix (8 sur 15) ont mis au point des innovations qui concernent le domaine médical. La recherche est-elle plus productive dans ce secteur?

Benoît Battistelli: Le médical est en effet le premier secteur pour ce qui est des brevets déposés à l'OCDE (plus de 12.000 en 2016, contre un peu moins de 11.000 pour le deuxième secteur le plus représenté, les technologies de l'information). Mais il est vrai que la proportion du médical dans la sélection du prix européen est bien plus forte que dans le total des brevets déposés. Cela tient au fait que ce prix cherche à mettre en avant des inventions qui ont apporté quelque chose à la société dans son ensemble. Et le médical, qu'il s'agisse de traitement contre le cancer, d'antibiotiques, etc. peut aider énormément de monde, immédiatement après que ces innovations aient été brevetées.

Graphique: les secteurs qui ont généré le plus de brevets en 2016

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Est-ce que des Elon Musk, Mark Zuckerberg, James Dyson, pourraient un jour être sélectionnés pour ces prix?

BB : Nous avons déjà eu des grands noms dans la sélection, comme Charles Hull, l'Américain qui a inventé l'impression 3D, nominé en 2014. Il a également fondé 3D Systems, aujourd'hui leader du secteur. Ces profils de fondateurs d'entreprises sont d'autant plus pertinents qu'avec nos prix, nous cherchons à distinguer des inventeurs-entrepreneurs. Quelqu'un qui ne soit pas seulement capable d'inventer quelque chose, mais aussi de créer de la valeur, de la richesse, des emplois, grâce à son invention.

Qui figure dans le jury? En faites-vous partie?

BB : Non. je ne vote pas, mais j'assiste aux discussions, qui ont été très animées puisque sur 450 dossiers proposés, 50 inventeurs pouvaient légitimement recevoir un prix, mais il fallait en choisir cinq. Nous voulions un jury indépendant. Y siègent donc des hommes politiques, des entrepreneurs et des chercheurs dont beaucoup d'anciens lauréats. Et chaque année, nous prenons comme président un inventeur du pays où se tient la cérémonie. Cette année, c'est le fondateur de Geox, l'Italien Mario Moretti Polegato. Cela nous permet de montrer que le brevet, l'innovation, ne concerne pas que les hautes technologies. On peut très bien concevoir des innovations brevetées dans les produits du quotidien comme une chaussure.

Le nombre de brevets déposés auprès de l'OEB augmente régulièrement, de 3 à 4% chaque année. Est-ce que créer trop de monopoles ne peut pas, en définitive, nuire à l'innovation?

C'est tout le contraire. Le brevet est le meilleur moyen de favoriser l'innovation dans la mesure où il garantit à une entreprise qui consent à de lourds investissements en recherche et développement qu'elle sera la seule à exploiter son invention et à en retirer des bénéfices, en tout cas pour un temps. Ainsi, le brevet les incite à dépenser plus pour innover. De plus, 18 mois après avoir été brevetée, l'invention est publiée dans la base de données de l'OEB. Ainsi, d'autres inventeurs peuvent s'en saisir pour l'améliorer, la développer, l'adapter à d'autres usages, qu'ils vont breveter eux aussi. Et ainsi de suite.

Comment décidez-vous d'accorder ou non un brevet?

Il y a trois critères majeurs, qui s'ajoutent les uns aux autres. 1: la nouveauté. C'est le plus important, et il revient au requérant de démontrer que son invention est vraiment inédite. 2: l'inventivité. C'est-à-dire que la technologie à breveter ne doit pas paraître évidente à un spécialiste du secteur. 3: l'application industrielle. Pour être brevetée, une innovation doit pouvoir être produite en série, à échelle industrielle. L'OEB est très stricte sur ces questions. Pour accorder un monopole, il faut que ce soit justifié par un réel progrès technique. Voilà pourquoi, sur toutes les demandes que nous recevons, nous en accordons un quart en en restreignant le champ d'application, et un autre quart sans modification. Nos brevets sont si solides que seuls 4 ou 5% d'entre eux sont contestés chaque année, et dans les trois quarts des cas, les juges valident la protection.

Graphique: Nombre de brevets par million d'habitants en 2016

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Pourquoi la France, pays du crédit impôt recherche, n'est pas la nation qui dépose le plus de brevets, laissant à l'Allemagne la plus haute marche du podium?

La capacité de breveter est liée à la capacité industrielle de chaque pays. Il n'est donc pas anormal que l'Allemagne, où l'industrie pèse 2,5 fois celle de la France, dépose 2,5 fois plus de brevets. En revanche, si l'on regarde les chiffres du nombre de brevets déposés rapportés au nombre d'habitants (ci-dessus, ndlr), la Suisse et les pays nordiques sont en tête, l'Allemagne est 6e, et la France, seulement 10e. Sans doute parce qu'elle manque d'ETI qui, à la différence des nombreuses start-up de l'Hexagone, ont des moyens à investir en R&D. La France est encore en ligue 2 du championnat de l'innovation. Mais elle a sa carte à jouer, sur des secteurs où elle est déjà en tête grâce à ses grands groupes: l'automobile, la pharmacie, l'aéronautique et l'énergie verte.

Nina Godart
https://twitter.com/ninagodart Nina Godart Journaliste BFM Éco