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L'incroyable parcours de Mounir Mahjoubi, tombeur du patron du PS

Portrait en onze dates du secrétaire d'État au numérique, arrivé en tête dans la 16ème circonscription de Paris. Le conseiller "web" d'Emmanuel Macron a éliminé sans peine dimanche Jean-Christophe Cambadelis, député sortant et premier secrétaire du Parti socialiste.

Mounir Mahjoubi a été nommé secrétaire d'État au numérique le 17 mai. Deux semaines plus tard, ses bureaux, installés dans l'hôtel de Broglie, rue Saint Dominique à Paris, sont encore quasiment déserts. Il n'est que secrétaire d'État, mais les huissiers lui donnent déjà du "Monsieur le ministre". L'impétrant vous accueille sans condescendance dans son grand bureau, vide lui aussi. "Avant, c'était une salle à manger", précise-t-il.

Mounir Mahjoubi explique ne pas avoir voulu reprendre le bureau occupé par Patrick Kanner, son prédécesseur dans ces locaux, jugés trop pompeux. En pratique, son bureau n'est orné que de canettes de Coca light et d'un écran d'ordinateur... qui ne marche pas. "L'ordinateur n'est pas encore arrivé", sourit-il, avant de prendre une grande inspiration pour raconter son parcours.

1984

Mounir Mahjoubi est né dans le XIIe arrondissement de Paris, de parents d'origine marocaine. "Mon père est arrivé en France quand il avait une vingtaine d'années. Il a été manutentionnaire / gardien d'immeuble / gardien d'entrepôt dans une entreprise de meubles rue de Reuilly dans le XIIe -nous habitions alors cette rue-, avant de devenir peintre en bâtiment. Ma mère est arrivée en France à 17 ans, elle a été mère au foyer, assistante de vie scolaire, couturière, ouvrière d'une usine de chocolat Suchard dans le XIIe, et enfin femme de chambre dans les hôtels".

Le couple a trois enfants: un garçon et deux filles. "Ma soeur aînée a 42 ans, elle a fait des études d'arts plastiques, elle est aujourd'hui chef de projet web et artiste DJ. Ma soeur cadette a 21 ans, elle est étudiante en architecture", précise Mounir Mahjoubi.

2000

Mounir a 16 ans quand ses parents divorcent. "Je suis alors parti avec ma mère, et nous avons emménagé dans le XXe arrondissement". 

Parallèlement, le jeune homme commence à travailler le week-end comme technicien au centre d'appels de Club Internet. "J'ai trouvé ce job car ma grande soeur était standardiste là-bas. Je voulais gagner un peu d'argent, rentrer dans le monde des grands, et dans le monde d'internet".

Deux ans plus tard, il est élu délégué syndical CFDT. "J'ai fait plusieurs grèves. J'ai aussi mis en place une plateforme de consultation des salariés en ligne, ils donnaient ainsi leur avis sur la négociation annuelle obligatoire sur les salaires".

Sa patronne de l'époque, Marie-Christine Levet, en garde un bon souvenir: "C’était mon plus jeune salarié. Il était vif, brillant, très intelligent, et déjà ambitieux. Il travaillait en parallèle de ses études, ce qui était méritant. C’était très agréable de travailler avec lui comme délégué syndical: il posait les bonnes questions, et comprenait les enjeux business. Il savait ce qu’il voulait, et avait déjà des convictions politiques".

Ironie de l'histoire, le DRH de Club Internet à l'époque est Philippe Besson, futur écrivain et futur soutien d'Emmanuel Macron...

2002

Mounir s'inscrit à la Sorbonne, où il obtient une maîtrise de droit des affaires. Il enchaîne avec Sciences-Po, où il décroche un master en finance et stratégie. "J'ai beaucoup aimé les études dès la maternelle, j'avais beaucoup de facilités très tôt. Mes parents voulaient absolument que je sois fort à l'école".

2006

À 22 ans, Mounir crée sa première start-up, FairSense, qui vend en ligne des stickers décoratifs. C'est un échec cuisant. Le chiffre d'affaires est d'à peine 600 euros la première année, comme la seconde. "C'était terrible. On avait mis toutes les mauvaises idées. On était douze associés: c'était trop, aucun n'avait le temps de gérer la boîte. On s'est engueulés entre associés. Et j'ai perdu toutes mes économies de Club Internet, plus les économies de ceux qui m'avaient aidé". Mais l'expérience a le mérite de démystifier la création d'entreprises...

2007

Mounir participe à sa première campagne présidentielle. Il souhaite la victoire de Ségolène Royal. "J'avais rencontré Thomas Hollande à la fac, et je lui ai dit que j'aimerais soutenir sa mère. J'ai donc rejoint Ségolène Royal en 2006 au début de la formation de son mouvement pour les primaires. Avec son fils, on a créé ensemble la Ségosphère", qui est le versant web de la campagne. 

Benoît Thieulin, qui dirigeait la campagne internet de la candidate socialiste, se souvient: "Mounir faisait partie du petit groupe autour de Thomas Hollande. C'était un de ceux qui ont travaillé sur la Ségosphère. Il était vif, curieux, sympathique, et très bon communicant".

2009

Ses études terminées, Mounir cherche un travail et postule au cabinet de conseil McKinsey. "J'avais eu en cours à Sciences Po deux professeurs de chez McKinsey, avec tout un numéro sur l'expertise, l'excellence sur le numérique, l'innovation... Je voulais y aller, j'étais à fond. Mais McKinsey n'a pas voulu de moi, disant que je n'avais pas le profil. La recruteuse m'a dit que mon CV ne me permettait pas de postuler, car j'avais fait la fac de droit et Sciences Po. Elle avait même ri de la boîte que j'avais créée, me disant que ce n'était pas une expérience... Je l'ai vraiment ressenti comme une violence". 

Mounir se tourne alors vers L'Oréal, où il avait fait un stage. "Je m'étais fait refuser toutes mes demandes de stage. Mais j'avais gagné le concours d'éloquence de Sciences Po, qui est devenu le prix Philippe Seguin. Le président du jury était le DRH de L'Oréal. Il vient me voir à la fin, me dit que je n'ai objectivement pas le profil pour aller chez eux, mais qu'il cherche des talents, et me propose de faire mon stage chez eux. J'ai alors rencontré une première équipe dont le manager a dit qu'il ne pouvait pas me prendre, en disant que j'étais trop bizarre, que je ne connaissais pas leur métier, que je n'avais pas fait de marketing avant... Le DRH a alors fait le forcing et m'a trouvé une autre équipe, dont le manager me dit: 'Tu ne connais rien à ce qu'on fait, mais je pense que tu comprendras vite...'"

Mounir est alors recruté comme assistant chef de produit, mais ne reste que huit mois: "J'ai énormément appris. Mais ce n'était pas mon truc, rentrer dans une grosse boîte et avoir un parcours salarié". 

2010

À la sortie de L'Oréal, Mounir crée son propre cabinet de conseil spécialisé dans l'innovation, baptisé Mounir & Simon. En réalité, Simon n'existe pas et Mounir est seul. "J'organisais toutes les semaines des événements avec la communauté start-up du Sentier. Je recroise alors par hasard Marc-David Choukroun, que j'avais connu au lycée. On veut travailler ensemble, on a comme projet de créer une boîte, mais on ne sait pas encore ce qu'on veut créer. On part réfléchir un week-end tous les deux au Havre. On se dit qu'il faudrait faire un truc autour de la bouffe équilibrée et sereine. Puis on croise Guilhem Chéron, qui était porteur d'un projet qui s'appelait la Ruche qui dit oui. Il avait tout le concept, savait qu'internet permettait de faciliter ce qu'il avait en tête -ce qui était visionnaire chez lui-, mais n'avait aucune idée de comment marche internet. Une semaine après, nous signions un pacte à trois pour lancer la boîte. Je m'occupais plutôt des relations extérieures, trouver de nouveaux investisseurs, faire parler de nous, mais aussi des premières recommandations techniques, trouver les prestataires..."

Le succès est au rendez-vous, ce qui aurait pu faire la fortune de Mounir, qui à la création de la société, détenait 16,5% du capital pour une mise de départ de seulement... 500 euros. Mais Mounir quitte la start-up et doit revendre une partie de ses actions. "Il y avait une clause d'associé qui faisait que, si je n'étais plus dans l'exécutif de la société, je rendais une partie de mes parts", explique-t-il. Aujourd'hui, après les multiples levées de fonds, "il me reste à peu près 1%". En théorie, cette participation vaudrait aujourd'hui près d'un demi-million d'euros, étant donné que la dernière levée de fonds a été effectuée sur une valorisation de 43 millions d'euros (interrogée sur cette valorisation, La ruche qui dit oui n'a pas répondu).

Plus tard, Mounir investira dans deux autres start-up: 70.000 euros dans Fundvisory et 15.000 euros dans Tracktl.

Mise à jour: dans la déclaration faite à la HATVP, la participation de 0,95% dans La ruche qui dit oui est valorisée 405.000 euros. Les participations dans Tracktl et Fundivsory sont valorisées au montant investi. Il est aussi indiqué que Mounir Mahjoubi ne percevait pas de salaire comme directeur général de La ruche qui dit oui.

2011

Mounir participe à sa seconde campagne présidentielle. "Je quitte la Ruche pour la campagne Hollande", explique-t-il. Là encore, il rejoint le candidat avant même sa désignation par les primaires. Cette fois, son candidat remporte l'Elysée, mais Mounir n'obtient aucun poste après l'élection. "Après chaque campagne, il y a des fois où on ne vous oublie pas, et des fois où on vous oublie. Ségolène n'a pas oublié. Chez Hollande, c'était un peu plus ingrat. Je suis donc déçu. Et je me dis que je veux faire autre chose".

2012

Mounir rentre alors chez BETC Digital, filiale de l'agence de publicité BETC (groupe Havas). "J'avais écrit à [la directrice générale de BETC] Mercedes Erra, que je ne connaissais pas, je n'avais aucune introduction avec elle. Je lui avait dit que j'aimerais bien faire des choses chez elle. Nous nous sommes vus et ça s'était bien passé".

BETC Digital affiche alors une vingtaine de millions d'euros de chiffre d'affaires et une centaine d'employés. "J'y ai fait beaucoup de choses. Cela se passait plutôt bien, je m'y sentais bien, j'y étais plutôt utile". Au bout de deux ans et demi, Mounir est promu directeur général adjoint de BETC Digital.

Un ancien collègue se souvient de quelqu'un de "très sociable, jovial, avec un humour très grinçant, mais aussi très ambitieux. Il ne connaissait pas le métier des agences, mais travaillait beaucoup, de manière presque besogneuse. Il savait reconnaître les bonnes idées chez les autres et se les approprier..."

Mise à jour: selon la déclaration faite à la HATVP, son salaire net fiscal chez BETC Digital est passé de 4.370 euros par mois en 2013 à 8.200 euros en 2015.

2016

En juin 2016, Mounir quitte BETC et crée un nouveau cabinet de conseil spécialisé dans l'innovation, French Bureau, qui revendique aujourd'hui vingt salariés.

Explication: entre temps, il a décroché un autre poste qui s'avère chronophage: la présidence du Conseil national du numérique (CNNum). "Mounir voulait ce poste et s'est battu", se souvient un ancien du CNNum.

Le choix du président du CNNum revient à François Hollande, qui nomme donc Mounir Mahjoubi à ce poste en février 2016, à la surprise générale, car notre homme était peu connu à l'époque. Il est tout de suite épinglé par le Canard enchaîné, qui explique qu'il obtient ce poste car il est le "grand copain" de Thomas Hollande.

"Cet article n'a pas compris comment était faite la nomination, répond aujourd'hui Mounir Mahjoubi. C'est une fonction non rémunérée, qui nécessite quelqu'un de très impliqué, qui accepte de s'engager sans être payé. Et qui nécessite la double capacité de venir du numérique et d'avoir des connaissances institutionnelles. Or j'avais porté une mission auprès du Premier ministre sur les deuxièmes assises de l'entrepreneuriat, puis une mission auprès d'Arnaud Montebourg sur la création d'une grande école de l'entrepreneuriat".

Il ajoute: "Le président de la République avait aussi dit qu'il souhaitait que le CNNum soit plus représentatif de la société. J'étais donc un des candidats potentiels, j'ai été auditionné, et j'ai été désigné sur un programme avec trois axes: transformation numérique des TPE-PME, transformation de l'université, et inclusion numérique. Et je n'étais pas le premier choix, d'autres personnes avaient refusé avant moi, des femmes notamment". Selon Rue89, Marie Ekland et Marie-Vorgan Le Barzic avaient en effet décliné le poste. 

"Son mandat fut assez court, mais il a lancé une réflexion importante sur les PME", souligne Benoît Thieulin, son prédécesseur à la tête du CNNum. Godefroy Beauvallet, alors vice-président du CNNum, se souvient d'un président "sympathique et ambitieux, ce qui est naturel quand on fait de la politique. Il a de grandes facilités relationnelles et de vraies capacités pédagogiques. Il était moins porté sur la réflexion philosophique que sur l'action concrète et utile, par exemple en faveur du numérique dans les PME. Il s'est aussi positionné fortement contre le méga-fichier TES, en allant défendre courageusement l'avis du CNNum dans les médias. Il a alors conquis une belle légitimité auprès des libertaires du numérique dont il ne faisait pas partie à l'origine".

Mise à jour: le Canard enchaîné du 28 juin affirme que les deux missions gouvernementales revendiquées par Mounir Mahjoubi sont "introuvables". L'hebdomadaire cite Arnaud Montebourg, qui n'a pas "souvenir d'avoir confié une telle mission". Contacté par l'hebdomadaire, Mounir Mahjoubi a fourni "une simple lettre de cadrage et quelques notes en vue d'une réunion".
Par ailleurs, dans la déclaration faite à la HATVP, est indiqué que French Bureau a été revendu en juin 2017 pour 20.000 euros à Possible future SAS, dont Mounir Mahjoubi détient 50%.

2017

Mounir Mahjoubi participe à sa troisième campagne présidentielle, cette fois en faveur d'Emmanuel Macron, qu'il rejoint, là encore, assez tôt.

"J'ai rencontré pour la première fois Emmanuel Macron en 2016 lors de la cérémonie de passation du CNNum. Nous avons eu un entretien, où je l'ai trouvé formidable". En mars 2016, il accepte d'intervenir à un colloque organisé par les Jeunes avec Macron. "J'y vais car j'aime bien l'homme et ses idées. Je sympathise avec eux, et on continue à se parler". Lorsqu'en avril 2016, le ministre de l'Économie annonce la création d'En marche!, "j'ai toutes les sympathies, mais aussi la nécessité de rester neutre pour le CNNum. Je suis donc proche d'eux, mais de loin et je reste à ma place". Après le départ d'Emmanuel Macron de Bercy fin août 2016, "je me rapproche petit à petit, j'aide de plus en plus. Je laisse passer trois mois, et après, je démissionne [le 19 janvier 2017], en prenant pas mal de risques".

Mais ce risque sera récompensé par un portefeuille dans le premier gouvernement d'Emmanuel Macron. Un choix plutôt bien accueilli. Pour Benoît Thieulin, "c'est un bon signal, car Mounir est jeune, il vient de la diversité. Et surtout c'est la première fois que le ministre chargé du numérique vient vraiment du numérique, du monde des geeks. C'est génial!" Même enthousiasme chez Alexandre Malsch, fondateur de Melty et ancien du CNNum: "C'est très cool qu'il soit secrétaire d'État au numérique. Mounir est quelqu'un d'efficace et a été un très bon président du CNNum". 

Mounir Mahjoubi s'impose toutefois un ultime challenge: être candidat aux législatives, qui plus est dans la circonscription détenue depuis vingt ans par Jean-Christophe Cambadélis. "J'ai choisi le 19ème arrondissement de Paris car j'habite là-bas: je suis propriétaire depuis deux ans, rue Corentin Cariou". Défi supplémentaire: "Je démissionnerai [du gouvernement] si je perd les législatives. Symboliquement, c'est très important qu'une bonne partie du gouvernement soit allée se faire élire". 

Mais, pour l'instant, l'affaire se présente bien. Au premier tour, notre homme est arrivé largement en tête, avec 38% des voix, devant Sarah Legrain (la France insoumise, 21%), qu'il affrontera au second tour. Le premier secrétaire du PS est arrivé quatrième, avec 8,6% des voix, éliminé donc au premier tour...

"Mounir a un flair politique certain, aussi bien sur les sujets que sur les personnes", conclut Godefroy Beauvallet. Quand on fait remarquer à notre homme que, lors des dernières présidentielles, il a, à chaque fois, misé très tôt sur le bon candidat qui sortira vainqueur des primaires, puis de la présidentielle, il répond en souriant: "Il faut me suivre pour les prochains coups..."

Les start-up de Mounir Mahjoubi

FairSense SARL
Création: 2006 Liquidation: 2010 Gérant: Mounir Mahjoubi (2006 à 2007) puis Bruno Zuzze Actionnaires: Mounir Mahjoubi (49%), Absolight SARL (Bruno Spiquel, 25,5%), Fabien Lamaison (6,4%), Alexandra Malpot (6,4%), David Renault (6,4%), Antoine Stattner (6,4%)

Mounir & Simon SARL
Création: 2010 Radiation: 2014 Gérant: Mounir Mahjoubi Actionnaires: Mounir Mahjoubi (95%), Raphael Gilbert (2,5%), Brice Gouvernel (2,5%)

Equanum SAS (La ruche qui dit oui)
Création: 2010 Président: Marc-David Choukroun Directeur général: Mounir Mahjoubi (2011 à 2013) Actionnaires (début 2016): Guilhem Cheron (30,6%), Marc-David Choukroun (18,06%), Xange Private Equity (23,26%), USV, Felix Capital, Quadia...

French Bureau SASU
Création: 2016 Président: Mounir Mahjoubi Actionaire: Mounir Mahjoubi (100%)

Source: registre du commerce

Jamal Henni