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Linda Jackson (Citroën) : « Je suis entrée dans ce secteur par hasard »

Linda Jackson, directrice générale de Citroën, au Mondial de l'Auto, à Paris.

Linda Jackson, directrice générale de Citroën, au Mondial de l'Auto, à Paris. - -

À l’occasion du Mondial de l’auto, qui se tient à Paris jusqu’au 14 octobre, nous avons rencontré la patronne de Citroën, l’Anglaise Linda Jackson. Forte de quarante ans d’expérience dans l'automobile, c’est la première femme, en France, à diriger un constructeur. Portrait.

Près de dix ans passés en France n’ont pas effacé son accent. Il faut dire que la plupart du temps, elle travaille en anglais. Linda Jackson, vêtue d’un tailleur kaki, les cheveux coupés à la garçonne, nous reçoit au Mondial de l’Auto, dans un petit bureau installé sur le stand Citroën. Un stand majestueux, avec des écrans géants, beaucoup de couleurs et les derniers modèles qui trônent sur de la moquette moelleuse. Elle nous accueille pile à l’heure, autour d’une petite table sur laquelle elle vient de s'accorder un plateau-repas. Entre deux rendez-vous, son équipe nous a donné trente minutes pour discuter, alors, on entre directement dans le vif du sujet.

Née en 1959 à Coventry, qui est alors encore « le cœur de l’industrie automobile britannique », Linda Jackson ne se voit pourtant pas du tout, à l’époque, travailler dans ce secteur-là. Fille de fonctionnaires, sœur de prof, elle se destine plutôt à enseigner elle aussi, en gestion. Mais l’été de ses dix-huit ans, elle demande à son oncle, qui travaille chez Jaguar, de l’accueillir pendant deux mois, histoire de gagner un peu d’argent… et c’est une révélation.

Elle se rappelle avoir été « impressionnée par la diversité des métiers, de l’usine au marketing, en passant par le design et la communication… » À l’époque, elle est si emballée qu’elle décide de rester chez Jaguar et de ne pas aller à la fac.

« J’ai commencé dans ce monde par hasard et quarante ans après, je suis toujours là », raconte Linda Jackson, qui développe dès lors une véritable passion pour l’automobile. Elle ne reviendra sur les bancs de l’université que plusieurs années plus tard, à Warwick en Angleterre, pour un MBA, financé par Rover, qui doit lui permettre d’évoluer dans le groupe.

Pragmatisme anglo-saxon

Son diplôme en poche, à 38 ans, elle accepte d’aller à Argenteuil, pour prendre la direction financière de Rover France. Plutôt drôle, très expressive, elle raconte aujourd’hui ses premières impressions. « C’est peut-être caricatural », commence Linda Jackson, « mais pour la première réunion, j’avais donné rendez-vous à 10h à mes équipes. En bonne anglo-saxonne, j’étais là à moins cinq. Ils sont arrivés à 10h10. »

Elle poursuit : « J’ai lancé un ordre de réunion, je voulais commencer par le premier point, ils ont voulu aborder d’abord le sixième… et on a passé deux heures sans prendre de décision ». Elle rit, explique qu’il a bien fallu trouver un compromis, un « sort of melange », dit-elle, avant de préciser qu’elle a rapidement instauré la ponctualité.

Sens de l’humour et fermeté. « Linda Jackson a un côté extrêmement pragmatique, explique Estelle Rouvrais, directrice de la communication chez Citroën. Elle décrit « une façon d’engager les actions qui peuvent surprendre au début, mais qui permet de faire la part des choses et de prioriser ».

Après son début de carrière chez Rover, Linda Jackson arrive chez Citroën en 2005, en tant que directrice financière, en Grande-Bretagne d’abord, puis en France. Elle est ensuite nommée directrice générale pour la Grande-Bretagne et l’Irlande, avant de recevoir, en 2014, un coup de fil de Carlos Tavares, qui lui demande de prendre la tête de la marque en France.

« Je lui dis oui, immédiatement ! », raconte Linda Jackson, qui revit ce souvenir comme si elle y était. Carlos Tavares lui demande de prendre le temps de la réflexion et de réaliser que ce nouveau job va lui prendre 180% de son temps. Deux jours plus tard, elle le rappelle et lui fait la même réponse.

« Il faut oser ! », dit-elle d’abord quand on lui demande d’expliquer les clefs de son ascension. Elle souligne l’importance de la prise de risque, du travail « peut-être même plus, quand on est une femme », une bonne dose de confiance en soi et le soutien de ses proches, dont celui de son mari, décédé il y a trois ans. Un homme un peu plus âgé qu’elle, rencontré au début de sa carrière chez Jaguar.

« À l’époque, il gagnait plus que moi », se rappelle Linda Jackson, puis c’est moi qui suis devenue la « breadwinner » (le principal pourvoyeur de la maison). Visiblement pudique, elle ne cache pourtant pas le manque instauré par sa disparition : « C’est difficile, dit-elle, parce que, malgré la présence des collaborateurs, on est un peu isolé, à ce niveau-là. »

« Il faut être visible, quand on est une femme »

Aujourd’hui, en tout et pour tout, dans le monde, il y a trois femmes à la tête de constructeurs automobiles : Linda Jackson, Annette Winckler (Smart) et Mary Barra (General Motors). « On a besoin d’être un peu plus », sourit la patronne de Citroën, qui est toutefois contre les quotas. « Il faut être très visible quand on est une femme », explique Linda Jackson, qui insiste sur l’importance de savoir décider.

« C’est quelqu’un de très déterminé », décrit Estelle Rouvrais, qui salue « une force de caractère et de décision remarquable ». Elle poursuit : « Ce qui la caractérise, c’est une constance, une cohérence, dans la feuille de route, dans la vision. Elle sait s’imposer, mais sans user de son autorité. Elle sait recadrer quand cela ne va pas, mais toujours de façon très constructive ».

Estelle Rouvrais travaille dans le secteur automobile depuis une vingtaine d’années. Pour elle, c’est le mode de management de Linda Jackson qui la différencie. Elle salue « sa détermination » et en même temps « sa sensibilité » aux autres et « son écoute », vis-à-vis de ses équipes.

Linda Jackson a choisi de ne pas faire d’enfant. « Pour arriver à ce niveau-là, dit-elle, il faut faire des choix. Et je ne suis pas certaine que j’aurais pu être une mère, comme je me l’imaginais, en même temps qu’une CEO ». Aucun regret, assure-t-elle, d’autant qu’elle s’est occupée des enfants de son mari et de ses trois petits enfants, qui habitent à Coventry. Elle y va trois, quatre fois par an et ils viennent la voir en France régulièrement. Et puis, raconte-t-elle avec le sourire… il y a ce rituel, un rendez-vous vidéo hebdomadaire avec sa petite fille, qui lui fait chaque dimanche, en direct, un spectacle de magie.

Ne lui parlez pas du Brexit

Toujours Anglaise à l’état civil, la patronne de Citroën se sent aujourd’hui Française. Elle vit à Maisons-Laffitte, à une vingtaine de kilomètres au nord-ouest de Paris, et elle possède une maison en Normandie, où elle s’échappe dès qu’elle peut, pour couper. « Je suis la seule Anglaise du coin », se réjouit Linda Jackson, qui ne s’éloigne quand même jamais vraiment du monde automobile puisque sa maison est à la Ferté-Vidame, près d’un site historique de Citroën.

Ne lui parlez pas du Brexit, c’est un sujet qui la met « très en colère. » Elle regrette cette période de grande instabilité, sans visibilité. « C’est difficile d’investir », déplore-t-elle, alors que la Grande-Bretagne représente son cinquième marché mondial.

Quatre ans après être arrivée à la tête de Citroën, Linda Jackson semble en tous cas ravie d’avoir accepté ce poste. Elle se réjouit de pouvoir, « dans une seule journée, regarder les nouveaux modèles, une campagne marketing, être sur un stand, visiter un concessionnaire, ou être au Brésil, comme la semaine dernière… C’est incroyable ! »

Elle estime que sa mission à la tête du constructeur, « c’est un peu comme un voyage » et qu’elle en a fait la moitié ». Son objectif, c’est le déploiement au niveau mondial du nouvel écosystème qu’elle a mis en place, « une stratégie à 360 degrés autour d’un produit, des services, et du parcours client ».

Et après ? Pourrait-elle envisager de remplacer, un jour, Carlos Tavares ? Elle souffle et gonfle les joues à l'évocation du challenge: « Je ne suis pas certaine, franchement, parce que là, ce n’est pas du 180%, mais du 250% ! ». Trente minutes ont passé. Son équipe, qui est aussi ponctuelle que Linda Jackson, nous rappelle que l’interview est terminée. Pragmatique et sympathique, à l’image de ce que l’on a vu de Linda Jackson.

PAULINE TATTEVIN