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"Les forages de pétrole de schiste américain vont baisser de 50%"

Philippe Crouzet, le président du directoire de Vallourec, était l'invité de Stéphane Soumier dans Good Morning Business ce 25 février.

Philippe Crouzet, le président du directoire de Vallourec, était l'invité de Stéphane Soumier dans Good Morning Business ce 25 février. - BFM Business

Philippe Crouzet, le patron de Vallourec dont le groupe pâtit fortement de la chute du cours du pétrole, était l'invité de Stéphane Soumier dans Good Morning Business ce 25 février.

Vallourec touché de plein fouet par la baisse des prix du pétrole. Le producteur de tubes en acier servant au forage et à l'exploitation de puits a dévoilé mardi une dépréciation d'actifs de plus d'1 milliard d'euros, et 1.400 suppressions de postes dans le monde. Interview de Philippe Crouzet, le président du directoire, sur BFM Business ce 25 février.

Stéphane Soumier: comment Vallourec absorbe le contre-choc pétrolier?

Philippe Crouzet: c'est effectivement un contre-choc. En quelques mois, le prix du baril est passé de plus de 110 à moins de 50 dollars. C'est brutal, c'est violent. Certes, le secteur est cyclique, nous sommes habitués à ces cycles. Mais la rapidité est sans précédent dans la période récente. Et au-delà de ce retournement de cycle, il y a des changements structurels dans les secteurs pétroliers et gaziers.

Il y a quelques mois, Christophe de Margerie -que nous regrettons tous- expliquait ici qu'il ne pouvait pas continuer à investir toujours plus pour ne pas produire beaucoup plus. Il y a une tendance naturelle à l'épuisement des gisements. Certains experts estiment cette "déplétion", comme on l'appelle dans le jargon, à 5 ou 6% de production en moins chaque année, si l'on ne fait pas de nouveaux forages. Cela signifie qu'il faut investir davantage, uniquement pour maintenir son niveau de production. Et dans le même temps, la demande augmente. Face à cette situation, les majors, les grandes compagnies, sont obligées d'aller vers des territoires plus compliqués, d'accès plus difficile, avec des conditions d'exploitation plus coûteuses.

C'est justement la spécialité de Vallourec, qui construit des tubes d'acier d'excellence, du matériel permettant de forer justement dans des conditions extrêmement rudes. Au Brésil par exemple.

Nous avons en effet conçu des produits pour atteindre un puit au large des côtes du Brésil, situé à 8.000 mètres de profondeurs, sous trois kilomètres de mer, deux kilomètres de roche, trois kilomètres de croûte de sel, et encore deux kilomètres de roche.

Pour être rentable pour Petrobras, le partenaire de Vallourec au Brésil, le prix du pétrole ne doit pas descendre sous 50 dollars le baril. Soit à peu près son prix d'aujourd'hui. Mais il y a des tas d'endroits dans le monde ou cela coûte beaucoup plus cher de produire le même baril.

Dans les deux ans à venir, le pétrole va-t-il rester à ce prix?

Un à deux ans, c'est justement la période d'incertitude. Mais à cinq ans, le pétrole ne sera plus à cinquante dollars. Le déséquilibre entre l'offre et la demande va s'inverser. La demande continue à augmenter, et l'offre continue à décliner. Même si la révolution des gaz de schiste américains a complètement bouleversé la donne. Au cours des quatre ou cinq dernières années, les Etats-Unis ont apporté sur le marché, près de cinq millions de barils/jour de pétrole en plus. C'est plus de deux fois ce que produit le Nigeria.

Cela ne remet pas en cause le modèle sidérurgique indépendant de Vallourec?

Absolument pas. Nous sommes sur une niche technologique absolument indispensable qui nécessite beaucoup d'investissement, beaucoup de R&D.

De grands sidérurgistes voudraient bien vous avaler?

Les grands auxquels vous pensez sont sur des marchés de grands volumes, de grandes commodités, où leur efficacité industrielle est vraiment la règle du jeu. Dans notre cas, bien sûr, il faut que nous soyons efficace industriellement, c'est l'objet de notre plan de compétitivité. Mais il y a aussi tout un volet technologique qui est vraiment un travail de très haute couture. Par exemple pour Petrobras, 80% des produits que nous leur vendons aujourd'hui n'existaient pas il y a cinq ans. Nous inventons pratiquement un produit différent pour chaque puit.

Justement, vous nous racontez combien les talents de l'industrie pétrolière sont durs à débaucher. Si ce bas prix du pétrole n'est qu'un mauvais moment à passer, Vallourec ne peut-il pas encaisser ce mauvais moment plutôt que supprimer des postes?

Ces suppressions de postes, qui concernent 7% de nos effectifs, il y en a beaucoup qui relèvent de l'adaptation. Par exemple aux Etats-Unis, nous nous attendons à une baisse des opérations industrielles, du nombre d'appareils de forage en activité, de l'ordre de 40 à 50%. C'est énorme, cela veut dire que notre activité industrielle aux Etats-Unis va baisser brutalement, sur quelques mois, dans ces proportions-là. Or aux Etats-Unis, nous ne disposons pas d'instrument de gestion des effectifs aussi raffinés qu'en Europe. Donc lorsqu'on doit s'adapter, assez vite, on en arrive à des suppressions de postes. Lorsque l'activité remonte, on rembauche ces personnes qui, en règle générale, conservent un lien avec l'entreprise. En Europe, il y a deux cent suppressions de postes, qui ont déjà été négociées et qui sont derrière nous.

Vous prenez ainsi acte de besoins industriels qui seront moins importants? Le champ de conquête, désormais, se trouve sur les émergents et aux Etats-Unis, mais plus en Europe, c'est cela?

C'est clair. Au cours des années précédentes, nous avons pas mal investi dans des pays où nous pensons que la croissance est. Je crois que nous ne nous sommes pas trompés, c'est l'Amérique du Nord, l'Amérique latine et le Moyen-Orient (Etats-Unis, Brésil, et Arabie Saoudite). C'est là que va se trouver la demande durable, même si aujourd'hui, nous sommes dans un bas de cycle. A côté de cela, il est clair aussi que nous devons faire des progrès structurels, qui passent par des réaménagements de capacités et des réductions de capacités là où les marchés ne reviendront pas.

Vallourec a beaucoup investi au Brésil avec Petrobras, aujourd'hui sur le point de s'effondrer pour cause de scandales de corruption. Est-ce que cela ne suscite une déception sur la solidité de ces économies émergentes?

La déception se porte effectivement sur le pays, pas sur la société Petrobras qui, en tant qu'industriel, est absolument remarquable. Ce qu'ils ont fait, et qu'ils continuent à faire, aucune autre société ne l'a fait. Mais tout ce qui est autour de ce cœur industriel et technologique impressionnant est décevant, c'est le moins qu'on puisse dire. Cela concerne l'ensemble d'un système politique. Ce n'est pas par hasard qu'on appelle ces pays "émergents": il y a encore beaucoup de progrès à faire dans la gouvernance, dans la façon de diriger et d'appliquer des politiques économiques de croissance et de distribution. 

N.G.