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L'Europe entendra-t-elle le cri du cristal qu'elle veut plomber?

Les industriels du cristal craignent de perdre la dérogation qui leur permet d'utiliser l'oxyde de plomb, indispensable pour transformer le verre ordinaire en cristal.

Les industriels du cristal craignent de perdre la dérogation qui leur permet d'utiliser l'oxyde de plomb, indispensable pour transformer le verre ordinaire en cristal. - Racineur - Flickr - CC

Une directive européenne qui régit strictement l'utilisation du plomb dans l'industrie pourrait faire obstacle aux professionnels du cristal si la dérogation dont ils bénéficient n'était pas reconduite.

L'Europe va-t-elle plomber l'industrie du cristal? C'est la crainte des professionnels du secteur, justement à cause du plomb, dont l'utilisation industrielle est régie par une réglementation européenne stricte. Le plomb est pourtant un élément essentiel de la composition du cristal qui, sans cet ingrédient, "ne serait que du verre ordinaire", explique Jérôme de Lavergnolle, le président de la Fédération des cristalleries et des verreries à la main et mixte, également PDG de Saint-Louis, le cristallier propriété d'Hermès

La filière du plomb, qui emploie 7.000 personnes en France, s'inquiète à cause d'une directive européenne nommée ROHS, pour "Restriction of the use of certain hazardous substances" (restriction de l'usage de substances dangereuses). Elle limite l'utilisation de six substances dans la fabrication de matériel électrique et électronique, parmi lesquelles, le plomb. Cette matière ne peut ainsi excéder 0,1% de la composition totale de huit catégories d'équipement.

La dérogation des cristalliers arrive à échéance

En effet, "si vous jetez dans la nature un transistor qui contient ce matériau, cela risque de polluer les nappes phréatiques", souligne le président du lobby des cristalliers. Problème: "l'Europe a étendu sa législation au lustre en cristal parce qu'il sert à éclairer, quand bien même le plomb ne sert pas au mécanisme en lui-même", continue-t-il. C'est en réalité l'oxyde de plomb qui est utilisé pour fabriquer du cristal, à hauteur de 24%.

Aujourd'hui, l'industrie qui a fait la fortune de Baccarat n'est pas concernée par la directive. Elle jouit d'une dérogation, accordée pour cinq ans. Délivrée en 2011, elle arrivera à échéance l'an prochain. Et le secteur s'inquiète d'une éventuelle mauvaise surprise.

"Un dossier a été déposé auprès de la Commission européenne pour en obtenir une nouvelle, cette fois pour dix ans", indique Jérôme de Lavergnolle. Les industriels y plaident notamment que des études menées par l'Europe elle-même prouvent que "le plomb encapsulé par la matrice verrière ne migre pas dans l'environnement, ou alors de façon infinitésimale", indique-t-il.

Les verriers contre les cristalliers

Mais pour accorder une nouvelle dérogation, les services du commissaire européen concerné interrogeront toutes les parties prenantes de l'industrie. Or "des gens qui font du verre seraient ravis de voir les grands cristallliers ne pas obtenir leur exemption", s'inquiète le PDG de Saint-Louis.

Ainsi, le lobby "balise le terrain". Outre Baccarat et Saint-Louis, Lalique et Daum tentent d'anticiper une remise en question de leur statut différencié. Dans l'est de la France, berceau du cristal en France, le lobby fourbit ses armes et alerte les élus pour garantir la pérennité de leurs affaires.

Cette réglementation, qui interdit en outre de jeter dans la nature les objets contenant les six substances dangereuses incriminées, leur paraît totalement inappropriée à leur artisanat. Jérôme de Lavergnolle s'en offusque: "imaginez qu'on va retrouver dans une décharge des lustres Saint-Louis ou Baccarat, c'est ridicule !"

N.G.