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Crise des sous-marins: le ministère des Armées explique pourquoi l'Australie a "trahi" la France

Entre la France et l'Australie, la crise des sous-marins s'envenime. Après les déclarations de Canberra expliquant avoir agit dans les règles, le ministère des Armées confirme la "trahison" et s'explique.

L'Australie a-t-elle trahi la France? Lors d'un briefing organisé en urgence, le ministère des Armées a tenu à confirmer que rien n'avait filtré sur les intentions des Australiens de rompre le contrat et surtout que Naval Group répondait point par point au cahier des charges élaborées par Canberra dès 2009.

"Nous voulons apporter une version honnête, solide et factuelle", a souligné en préambule le ministère des Armées en confirmant que Peter Dutton, ministre australien de la Défense n'a appelé Florence Parly que "quelques heures" avant l'annonce officielle de la décision.

Avant cet appel, rien ne laissait supposer, selon le ministère des Armées, que l'Australie allait changer de pied contrairement à ce qu'affirme Canberra qui dit aujourd'hui avoir fait part à la France depuis des années d'inquiétudes sur les retards, la hausse des coûts et la pertinence du choix initial.

"Le 30 août 2021, Florence Parly et Jean-Yves Le Drian ont encore validé le programme avec leurs homologues australiens. Le terme de trahison n'est pas galvaudé", maintient le ministère des Armées en dévoilant un courrier du gouvernement australien pour affirmer sa satisfaction.

Ces arguments, qui confirment les déclarations de Florence Parly, visent à démontrer que contrairement aux commentaires, le contrat n'était pas sur la sellette et que les critiques de parlementaires australiens sont "normales dans un contrat de cette nature". "Il n'y a eu aucune mise en garde, aucune proposition de discussions", confirme un officiel de l'ambassade de France à Canberra.

Une version hybride conçue pour l'Australie

Pour le ministère, aucun des arguments avancés par l'Australie, qualifiés d'arguties" ne tient. La demande d'un sous-marin conventionnel était une exigence dès 2009 dans un livre blanc que nous avons consulté.

"Les distances impliquées dans la géographie maritime de l'Australie signifient que pour défendre l'Australie et nos intérêts nous devons produire un sous-marin conventionnel avec des niveaux d'endurance et de capacité nettement supérieurs à ceux qui existent n'importe où ailleurs dans le monde. Ainsi, bien que nous puissions utiliser des sous-systèmes d'autres conceptions de sous-marins réussies, la conception globale sera unique", indiquait Joel Andrew Fitzgibbon à l'époque ministre de la Défense dans un communiqué publié le 2 mai 2009.

Naval Group a donc conçu une version hybride (diesel/électrique) du sous-marin nucléaire Barracuda. Pour couvrir le rayon d'action demandé, le tonnage a été réduit à environ 6000 tonnes. Et pour réduire son empreinte sonore, une hélice a été désignée et carénée dans une tuyère.

Sur la partie industrielle, la France a fait en sorte que les sous-marins soient construits sur place et livrés à partir de début 2030 pour remplacer les sous-marins australiens en fin de carrière. Jamais le nucléaire n'a été évoqué puisque l'Australie n'accepte pas cette technologie sur son territoire.

"Avec les sous-marins américains, la partie nucléaire ne peut être construite qu'aux Etats-Unis ce qui implique que les sous-marins y seront aussi assemblés. Si les Australiens ne veulent pas mettre un doigt dans le nucléaire, ils ne mettront leur doigt nul part".

"Ils délèguent aux Etats-Unis la partie nucléaire, il y aura donc des militaires américains à bord, mais pas de souveraineté", lâche le ministère des Armées.

Prix et délais conformes au cahier des charges

Autre argument, l'urgence face à la Chine. Selon le ministère des Armées, les Etats-Unis ne pourront livrer leur premier sous-marin avant 2040. "Les arguments d'Aukus ne tiennent pas".

Sur le prix, le ministère des Armées reprend un rapport américain sur le coût des sous-marins de classe Virginia qui équipera l'Australie. La facture s'élèverait à 3 milliards d'euros l'unité, "soit un rapport de deux à trois par rapport aux sous-marins français". Il signale aussi que ces sous-marins nécessitent un équipage plus important (113 contre 65 pour le Barracuda) et que l'Australie ne dispose pas d'un effectif suffisant pour les appareiller.

Enfin le montant de contrat et la perte financière pour Naval Group. Le ministère des Armées confirme qu'il n'y a pas de catastrophe comme le disait il y a quelques jours Bruno Le Maire.

"Les chiffres de plusieurs dizaines de milliards ne sont qu'un ordre de grandeur et n'ont jamais été contractuels. Ce contrat s'est fait par étapes et celles qui ont été réalisées s'élèvent à 900 millions d'euros qui ont été payés ou en cours de règlement."

Les montants qui ont circulé, de plus de 50 milliards d'euros, proviennent d'auditions publiques au Parlement australiens et des rapports sur le projet. Pour le ministère des Armées, la France n'obtenait qu'environ 10% de ces sommes en précisant que ce n'est encore qu'une estimation.

Malgré cela, Naval Group va demander des dédommagements. Ses experts discutent avec l'Australie pour évaluer des compensations. Aucun détail n'a été donné ni sur le montant, ni sur le délai. Pierre Éric Pommellet sera entendu à l'Assemblée nationale le 28 septembre prochain sur ce dossier.

De son côté, le gouvernement maintient ses arguments. Le Premier ministre australien Scott Morrison a répété lundi à son arrivée à New York pour l'Assemblée générale des Nations unies que son pays s'était contenté d'emprunter une porte de sortie prévue par le contrat parce que l'Australie estimait qu'il n'était plus dans son "intérêt national" de poursuivre ce projet avec la France.

Pascal Samama
https://twitter.com/PascalSamama Pascal Samama Journaliste BFM Éco