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Sous-marins australiens: la France savait-elle dès juin que le contrat allait couler?

Le gouvernement affirmait ne rien savoir de la rupture du contrat avant l'annonce officielle de l'Australie mais une source affirme que dès juin, elle avait des doutes sérieux sur cet accord.

La France a-t-elle brutalement appris la semaine dernière la rupture du contrat de sous-marins conclu avec l'Australie en 2016? Peut-être pas vraiment. Une source de l'Elysée a dévoilé à Reuters que dès juin, le gouvernement a commencé à avoir des doutes sérieux.

"Nous avons évoqué la question de l'Indopacifique et des sous-marins à tous les niveaux à partir de juin quand nous avons commencé à avoir des doutes sérieux", a déclaré cette source.

Le doute était tel que le sujet a été soulevé au G7 par la France.

"Les Etats-Unis ne nous en ont jamais parlé d’initiative et n’ont jamais répondu à nos questions", a ajouté cette source en précisant que "c'est le Président qui a pris l'initiative d’inviter (Scott) Morrisson en juin. (Scott) Morrisson ne lui a rien dit qui laissait présager cela et ils sont convenus de poursuivre le travail. Le Président a écrit longuement à Morrisson pour répondre à ses préoccupations. La réponse de Morrisson a été purement dilatoire."

Dès 2018, la rupture du contrat était évoquée par la presse australienne. Comme l'avait repéré à l'époque BFM Business, ABC évoquait déjà “une tempête parfaite d’incertitudes, avec un certain risque que le projet français finisse par couler complètement”. A ce moment, le contrat avec la France faisait l'objet de discussion lors de la campagne électorale. Des voix s’élèvaient à l'époque, soulignant notamment qu’acheter aux américains des sous-marins nucléaires seraient peut-être moins cher que de s’équiper des appareils français, non nucléaires...

En janvier dernier, un rapport de l’Australian National Audit Office, l’ANAO, la Cour des comptes australienne, faisait part de ses incertitudes sur le contrat qu'elle qualifiait de "risqué.

Un plan B à l'étude depuis des mois

Au début de l'été, l'échec de ce contrat était publiquement envisagé par Canberra. Le ministère australien de la Défense ne cachait pas l'étude de solutions alternatives tout en restant "absolument déterminé" à résoudre les problèmes avec Naval Group. Selon la presse britannique, les discussions avec les Etats-Unis auraient même démarré en mars.

"Il est prudent que la Défense envisage des alternatives si nous n'étions pas en mesure de poursuivre le projet. Prudent, le ministère élabore un plan d'urgence", déclarait Greg Moriarty, le plus haut fonctionnaire en charge du dossier au ministère australien de la Défense lors d'une audition au Sénat.

Ce plan B était donc à l'étude sans pouvoir être détaillé par Canberra, les informations le concernant étaient classifiés. Greg Moriarty précisait même que le sujet est tout particulièrement à l'étude "depuis quelques mois" car "il est devenu évident que nous avions des difficultés avec ce programme".

Reste que les Australiens n'ont officiellement rien dévoilé à la France de leur prise de décision même si le ministre de la Défense Peter Dutton dit avoir été "franc, ouvert et honnête" avec la France en affirmant avoir fait part de ses préoccupations.

Florence Parly, ministre des Armées, dément formellement.

"Nous n'avons jamais été mis au courant des intentions australiennes. Ses affirmations sont inexactes", dément la ministre lors d'un déplacement au Niger.

Un "submarine Gate"

L'Australie a-t-elle été si franche et honnête dans ce dossier? Pas si sûr. En effet, Naval Group avait rempli les conditions qui lui permettaient d'achever la négociation financière et juridique afin de fixer la prochaine étape du contrat qui portait sur les travaux de design à mener en 2022 et 2023. Et selon le PDG de Naval Group, Pierre Eric Pommellet, "Le navire proposé correspondait à 100 % aux choix de la marine australienne, avant le renversement géopolitique annoncé", indique l'industriel.

Quoi qu'il en soit, l'affaire dépasse les frontières de l'Hexagone pour devenir un "submarine Gate" entre l'Europe et la coalition formée par les Etats-Unis avec l'Australie et la Grande Bretagne. Les ministres des Affaires étrangères des Etats membres de l'Union européenne se réuniront lundi soir pour discuter des relations commerciales avec l'Australie après l'annulation par Canberra de cette commande, a annoncé un porte-parole de la Commission européenne. La crise des sous-marins pourrait désormais avoir pour conséquence de torpiller l'accord de libre-échange entre l'UE et l'Australie.

Pascal Samama
https://twitter.com/PascalSamama Pascal Samama Journaliste BFM Éco