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TOUT COMPRENDRE - Pourquoi risque-t-on des coupures d'électricité en France cet hiver?

Alors que le délestage devient une hypothèse de plus en plus plausible à l'approche de l'hiver, BFM Business fait le point sur les différents facteurs à l'origine de ce risque de coupures d'électricité qui plane sur l'Hexagone.

Le sujet est désormais omniprésent dans le débat public alors que le mercure a drastiquement chuté ces derniers jours, marquant le début de l'hiver météorologique. La France pourrait connaître des coupures de courant au coeur de cette période hivernale, notamment à partir du mois de janvier 2023.

Pour l'instant, l'emploi du conditionnel est justifié car cela demeure au stade d'hypothèse: membres de l'exécutif et représentants de RTE et Enedis continuent d'insister sur le fait que le pays peut tout à fait échapper à ces délestages.

Toutefois, ces perspectives posent une question: quels sont les facteurs qui ont mené l'Hexagone à cette situation de potentielles tensions sur son réseau électrique? BFM Business explore les différentes causes expliquant le plausible recours à ce qui est présenté comme des "moyens de sauvegarde".

• Pourquoi la France manque-t-elle d’électricité?

Traditionnellement, les coupures d'électricité surviennent régulièrement en raison des conditions météorologiques difficiles et plus particulièrement d'épisodes de froid plus ou moins intense. Malgré un automne particulièrement doux, la France n'est pas à l'abri d'un hiver rugueux à l'image de celui qu'elle avait traversé entre 2010 et 2011. Mais pour cet hiver 2022-2023, ce sont pas seulement les conditions météorologiques qui pourraient causer des coupures d'électricité.

C'est avant tout la puissance électrique dont dispose la France qui n'est pas à son niveau optimal. Et pour cause, EDF a pris beaucoup de retard dans son calendrier de relance du parc nucléaire dont une partie conséquente est à l'arrêt depuis plusieurs mois pour traîter des problèmes relatifs au phénomène de corrosion sous contrainte ou dans le cadre d'une simple maintenance.

À quinze jours du solstice d'hiver, 20 infrastructures sur les 56 qu'exploite l'énergéticien sont encore à l'arrêt et doivent être progressivement relancées jusqu'à la fin du mois de février.

Certes, des grèves ont ralenti les travaux dans les centrales au cours du mois d'octobre mais ces travaux ont aussi pris du retard indépendamment du mouvement social. Résultat: la puissance disponible en janvier ne dépassera pas les 45 GW et devrait même plutôt se situer autour des 40 GW selon RTE.

"La production nucléaire devrait être de l'ordre de 280 TWh en 2022 contre 380 TWh avant le Covid", soulignait Thomas Veyrenc, directeur exécutif Stratégie, Prospective et Evaluation il y a quelques jours.

Par ailleurs, si EDF peut se targuer d'avoir rempli ses stocks de gaz au maximum technique, l'énergéticien a mis du temps à en faire de même avec ses réservoirs d'eau en raison de trop faibles précipitations. Ces dernières empêchent les barrages d'être remplis à plus des deux tiers de leur niveau, ce qui aurait pu constituer un levier supplémentaire dans la fourniture d'électricité.

Cependant, dans un contexte énergétique complexifié par la guerre en Ukraine, la France va plutôt avoir intérêt à épargner ses stocks de gaz en prévision des prochains hivers qui pourraient s'annoncer beaucoup plus tendus en raison de l'arrêt des exportations russes.

• Comment seront organisés les fameux délestages?

RTE persiste et signe: aucun risque de black-out n'est à l'ordre du jour pour la France, comme ce fut le cas le 19 décembre 1978 quand était survenue une perte de contrôle totale du système électrique sur une grande partie du territoire métropolitain.

Cette fois, les coupures d'électricité seront en réalité contrôlées par RTE aux côtés du fournisseur d'énergie Enedis. Il s'agirait de moyens de sauvegarde destinés à soulager le réseau électrique en période de tension accrue.

Les ménages auront des indices concernant la possibilité d'être touchés par des coupures puisque les signaux Ecowatt rouge seront indiqués avec une avance de trois jours avec une confirmation la veille aux alentours de 17 heures. Le site Ecowatt affichera une carte des départements potentiellement concernés vers 21h30 et les utilisateurs pourront entrer leur adresse postale afin de vérifier leur situation personnelle.

Les délestages seront concentrés sur les tranches horaires correspondant aux pics de consommation, c'est-à-dire entre 8 et 13 heures et entre 18 et 20 heures et n'épargneront aucune zone géographique. Aucune à l'exception de quelques sites prioritaires listés par les préfectures départementales et qui, par extension, permettront à 40% des Français d'échapper aux délestages. Par ailleurs, elles devraient durer environ deux heures avec toutefois des risques de légers débordements.

"C’est en faisant le bilan la veille que nous déterminerons les zones à cibler pour le délestage à partir de paramètres techniques", expliquait Jean-Paul Roubin, directeur exécutif Clients et Opération du système électrique de RTE.

"On fera tourner la mesure sur l’ensemble du territoire pour ne pas se concentrer sur les mêmes régions s’il y a plusieurs périodes de délestage."

• Comment échapper aux coupures?

Les délestages peuvent sembler inévitables si l'on se fie aux signaux négatifs conjoints de l'approvisionnement en électricité et de la brutale baisse des températures. En réalité, les délestages ne constituent qu'un ultime recours et RTE a réaffirmé à plusieurs reprises son ambition de ne pas en arriver là.

ans l'état actuel, le scénario central du gestionnaire du réseau de transport d'électricité n'envisage pas plus de six signaux Ecowatt rouge durant l'hiver lesquels pourraient alors conduire à des délestages.

Plusieurs factures influeront sur le nombre d'activation des signaux Ecowatt rouge et le recours aux coupures d'électricité. Tout d'abord, les tensions sur le gaz que la France essaye d'apaiser via l'importation de gaz naturel liquéfié notamment. Autres importations qui pourraient se révéler décisives: celles d'électricité elles-mêmes.

À ce titre, RTE a évoqué un fonctionnement satisfaisant des interconnexions, notamment aux frontières belges et allemandes où des travaux et des mesures exceptionnelles vont permettre d'accroître le potentiel d'import pour la suite de l'hiver. Un chiffre est passez évocateur à cet égard: le solde net des échanges d'électricités vient de repasser dans le vert pour la première fois depuis mai dernier.

Mais le facteur sur lequel insiste aussi bien les membres de l'éxécutif que les différents représentants de l'énergie française pour éviter les mesures des délestages est avant tout la sobriété énergétique. Selon RTE, une baisse de 1 à 5% de la consommation permettrait d'éviter le risque de coupure dans le scénario central tandis qu'il faudrait pousser cette diminution à 15% dans le scénario le plus extrême.

• La consommation a-t-elle suffisamment baissé?

Le gestionnaire du réseau de transport d'électricité observe d'ores et déjà une baisse de la consommation qui paraît encourageant. Entre début octobre et mi-novembre, la consommation a baissé de 5 à 7% par rapport à la moyenne observée sur la période de 2014 à 2019. "Cette diminution est de nature structurelle", rappelle RTE dans son dernier rapport mensuel. "Elle ne résulte pas des effets météorologiques, qui sont retraités dans toutes les analyses."

Cette baisse de la consommation, qu'il est pour l'instant difficile d'imputer à d'éventuels efforts de sobriété concrets, est inégalement supportée par les différents acteurs.

D'un côté, le secteur secondaire y contribue fortement puisque la consommation des grands sites industriels a chuté de 11 à 13% sur cette période de six semaines en raison de flambée des prix de l'énergie qui les a contraint à fortement réduire voire même arrêter leur activité. Le secteur résidentiel y prend aussi part mais dans des proportions bien moindres, avec une baisse d'environ 1% de sa consommation d'électricité.

En revanche, le secteur tertiaire semble encore à la traîne en la matière. Alors que le cœur de la période hivernale est désormais imminent, les entreprises apparaissent comme un symbole du renforcement souhaité des efforts de sobriété dans tous les pans de la société.

"Il faut que les entreprises se mobilisent", exhortait la semaine dernière Xavier Piechaczyk, président du directoire de RTE, sur le plateau de France Info. "Elles peuvent passer à l’éclairage LED, moins chauffer et que les immeubles soient éteints lorsqu’ils sont vides."

Timothée Talbi