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TOUT COMPRENDRE – Grève à EDF: L'Etat fait-il "le choix de tuer" l'électricien?

EDF souffre en Bourse depuis les annonces du gouvernement

EDF souffre en Bourse depuis les annonces du gouvernement - AFP

Pour contenir les prix de l'électricité, l'Etat actionnaire d'EDF a décidé d'augmenter la part de production que l'électricien doit revendre à bas coût à ses concurrents. Les salariés s'inquiètent pour le groupe.

C'est jour de grève à EDF. Un mouvement décidé par quatre syndicats pour protester contre les mesures gouvernementales. Une fois n'est pas coutume, le mouvement sera probablement soutenu par beaucoup d'actionnaires qui s'inquiètent pour le futur du groupe. Voici les enjeux de ce dossier explosif.

• Pourquoi les salariés d'EDF sont-ils en grève?

Première réponse: pour des augmentations salariales. La Fédération nationale des mines et de l'énergie CGT (FNME-CGT) avait annoncé au début du mois une grève reconductible pour le 25 janvier pour obtenir une "revalorisation immédiate" des salaires et pensions. "En 10 ans, la grille des salaires de branche a perdu 10% sur l'inflation cumulée" explique un communiqué de presse du 10 janvier dernier.

A cette revendication, la CGT a finalement raccroché la défense du groupe, menacé selon le syndicat, par les décisions de l'État. Le 13 janvier, le gouvernement a en effet annoncé ce qu'EDF craignait: une attribution complémentaire de 20 TWh de volume de l'Arehn. Pour faire simple, EDF qui produit la majeure partie de l'électricité en France (notamment grâce au nucléaire) devra augmenter la part de cette production que l'entreprise doit vendre à ses concurrents (les fournisseurs alternatifs) à bas prix.

Une décision "insensée et illusoire" selon la FNME-CGT. Pour le syndicat, le gouvernement "fait le choix de tuer EDF".

Au final, quatre organisations syndicales (FO, CCFE-CGC, CFDT et FNME-CGT) ont fait un appel commun le 26 janvier pour protester contre la décision de l'Etat, actionnaire majoritaire d'EDF.

• Pourquoi EDF doit-il vendre l'électricité à ses concurrents?

Monopole historique, EDF voit s'ouvrir au début des années 2000 le marché de l'électricité en France, conformément aux règles de l'Union européenne. En 2010, la loi NOME va instaurer une règle toujours aussi controversée aujourd'hui: l'Accès Régulé à l’Electricité Nucléaire Historique (Arehn). Puisque EDF garde la main sur le nucléaire, le groupe est contraint de céder une partie de sa production à bas coût à ses concurrents (y compris TotalEnergies ou Engie), qui peuvent donc proposer des offres compétitives.

Chaque année, EDF cède donc 100 TWh par an au prix de 42 euros par MWh. Une manière pour la France de proposer une des électricités les moins chères d'Europe alors que les prix du marché explosent depuis plusieurs mois (plus de 200 euros le MWh).

Pour EDF, en revanche, c'est une potion amère: quand les prix de l'électricité sont inférieurs à 42 euros, personne ne lui achète sa production ou conteste les commandes. Et quand les prix augmentent, l'électricien est contraint de garder ce tarif de 42 euros.

• Que change la décision d'augmenter le volume de l'Arenh?

Dans un contexte de crise énergétique, ce volume supplémentaire est une bouffée d'air pour les fournisseurs alternatifs qui pourront donc profiter, en cette période hivernale de forte demande, d'une électricité moins chère. Une manière d'éviter une surfacturation pour les consommateurs, le gouvernement promet d'ailleurs qu'ils répercuteront bien cette aide bienvenue.

Mais pour EDF, c'est un coup dur financier. "Cela représentera un coût pour EDF compris entre 7,7 milliards et 8,4 milliards d’euros en fonction des prix de marché" détaillait le ministre de l'Economie Bruno Le Maire dans le Parisien. Pour ce volume exceptionnel, le tarif de vente passera à 46,2 euros par MWh.

Reste qu'EDF a déjà vendu sa production par anticipation: le groupe va devoir importer de l'électricité de l'étranger qu'elle achètera au prix fort… pour mieux la revendre à prix cassés à ses concurrents!

• En quoi cela fragilise-t-il EDF?

En réalité, l'augmentation du volume ressemble à la goutte de trop pour EDF qui a lourdement chuté en Bourse lors de cette annonce. Le groupe public, très endetté, fait face à des difficultés industrielles et financières majeures depuis des années, entre un parc nucléaire vieillissant et des besoins d'investissement toujours plus importants. Dans un message interne aux cadres d'EDF, le PDG Jean-Bernard Lévy, pourtant généralement pondéré dans ses propos, a dénoncé "un véritable choc".

"Ce n'est pas ce que nous avions proposé au gouvernement" et cette décision "va peser lourdement sur nos résultats", écrit-il. "Beaucoup d'entre vous m'ont fait part de leur soutien, voire de leur indignation, et je partage votre émotion".

EDF a déjà à faire avec les retards et les surcoûts de l'interminable EPR de Flamanville, des problèmes de corrosion qui se multiplient sur d'anciennes centrales et la préparation de nouveaux projets de réacteurs pour la prochaine décennie. Autant dire que l'entreprise se serait bien passée de ce nouveau coup dur.

• Faut-il s'inquiéter pour la survie d'EDF?

Le 20 janvier dernier, le comité social et économique central d'EDF a déclenché une procédure de droit d'alerte économique. Ce droit est prévu lorsque les comités sociaux et économiques ont "connaissance de faits de nature à affecter de manière préoccupante la situation économique de l'entreprise".

En réalité, la survie d'EDF, détenue à 84% par l'Etat, n'est pas en danger mais ses déboires financiers se répercutent sur les comptes publics. Et, in fine, sur le portefeuille des Français… "L’État actionnaire prendra ses responsabilités et sera aux côtés d’EDF pour faire en sorte qu’EDF traverse cette période et puisse renforcer sa situation" assurait la semaine dernière la ministre de l’Industrie, Agnès Pannier-Runacher.

• Quelles seront les suites?

Au-delà de la grève, la colère monte du côté des deux fonds d’actionnariat salarié du groupe. Selon Le Parisien, ils ont demandé une intervention de l’Autorité des marchés financiers (AMF), le gendarme de la Bourse alors que le cours d'EDF ne remonte toujours pas. La gouvernance du groupe dit aussi réfléchir à des "mesures appropriées" pour "protéger ses intérêts".

A quelques mois de la présidentielle, le sujet est explosif pour le gouvernement qui veut absolument endiguer la hausse de l'électricité à 4% au lieu de 44,5% si on suit les lois du marché. Mais pour ne pas laisser EDF dans une telle situation, l'Etat actionnaire pourrait augmenter sa part dans le capital. Ce qui reviendrait à faire payer le contribuable pour protéger le consommateur…

Thomas Leroy Journaliste BFM Business