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Réacteur EPR : la compétitivité de la filière nucléaire française mise à mal ?

Le chantier de l'EPR de Flamanville a démarré en 2007.

Le chantier de l'EPR de Flamanville a démarré en 2007. - Charly TRIBALLEAU / AFP

Vitrine de la filière nucléaire française, le réacteur de troisième génération EPR accumule retards et surcoûts sur le site de Flamanville. Des déboires dont pourraient bénéficier les énergies renouvelables.

Encore du retard pour le très coûteux chantier de l’EPR de Flamanville. Des problèmes de soudures difficilement accessibles devraient repousser, une nouvelle fois, la mise en service du réacteur normand. EDF proposait de les réparer en 2024, sans parvenir à convaincre l’Autorité de sûreté nucléaire, qui évoque désormais une mise en service dans trois ans. « Aucune date n'a été fixée concernant le délai de réparation des soudure », assure l’électricien. L’ONG Greenpeace, de son côté, évoque un surcoût de 2 milliards d'euros liés aux soudures, sans que cela ne soit confirmé par EDF.

Co-développé par le français Areva et l'allemand Siemens, repris par EDF lors de la réorganisation orchestrée par l'État, la filière nucléaire française mise gros sur le réacteur nucléaire de troisième génération EPR, dont le premier chantier a été lancé en Finlande en 2005. Mais, sur le site de Flamanville, les retards ne cessent de s’accumuler depuis le début du chantier. Le premier béton avait été coulé en décembre 2007… pour une mise en service prévue en 2012. Et la facture ne cesse de grimper : de 3,3 milliards d'euros sur le papier, elle atteint désormais plus de 10 milliards d'euros

Le démarrage semble poussif pour la vitrine de la filière nucléaire française. « On a négligé le niveau de désindustrialisation en France, et en Europe en général. Pour construire une centrale, il ne faut pas juste une tête de pont, mais aussi un panel d’entreprises sous-traitantes. Des fissures dans le béton ont été le premier problème rencontré à Flamanville. Ce sont les soudures aujourd’hui. On voit bien que ce n’est pas un problème spécifique à une compétence, mais que cela concerne l’ensemble de l’industrie », souligne Nicolas Goldberg, expert énergie au sein du cabinet Colombus Consulting.

Depuis la mise en service de la centrale de Civaux (Vienne) en 1999, aucune autre centrale nucléaire n’a vu le jour dans l’Hexagone, alors qu’une soixante de réacteurs avaient poussé en une vingtaine d’années. Un temps long dans l’industrie. « Nous avons perdu en compétence en quinze ans et nous avons dû réapprendre à construire une centrale nucléaire. C’est en construisant qu’on apprend à construire : pour pouvoir rebondir, la France a besoin d’un vrai programme industriel comme dans les années 1970 lorsque l’on a mis en œuvre le parc actuel », estime Valérie Faudon déléguée générale de la Société française d’énergie nucléaire (SFEN), qui regroupe des professionnels de l’énergie atomique.

« Une perte de compétences »

Faut-il s’inquiéter de cette perte de compétences ? L'ASN a plusieurs fois sonné l’alerte ces dernières années. « Ce n’est pas une fatalité », assure la défenseure de l'énergie atomique. « Nous avons regagné de l’expérience et de l’efficacité grâce au chantier de Flamanville. Il ne faut pas oublier que la filière nucléaire française garde une très bonne réputation : une partie importante des centrales nucléaires en construction en Russie, par exemple a été commandée à des entreprises françaises. Le savoir-faire français est reconnu à l’étranger », développe-t-elle.

En Chine, dans la province du Guangdong, le second réacteur EPR du site de Taishan a démarré à la fin du mois de mai, bien que le chantier ait commencé après celui de Flamanville. Taishan 1 avait été le premier EPR au monde à fonctionner. « Cela montre que ce n’est pas un problème intrinsèque à la technologie EPR. Les Américains ont rencontré les mêmes problèmes avec leurs réacteurs AP1000. Les pays développés ont perdu l’habitude de mettre en œuvre des projets sur le long terme, contrairement aux pays émergents. On sait très bien exploiter les centrales nucléaires, on sait moins bien les construire », observe Nicolas Goldberg.

« Les deux EPR chinois ont pris une longueur d’avance car ils ont bénéficié du retour d’expérience de Flamanville. D’autant que la Chine déploie un vaste programme industriel avec 20 réacteurs en construction », souligne Valérie Faudon. « L’important, pour la filière nucléaire française, c’est la visibilité. Il faut reconstruire de nouveaux réacteurs pour assurer notre sécurité en approvisionnement car beaucoup d’unités atteindront 60 ans en 2040 », ajoute-t-elle.

« EDF commencera à fermer des centrales dans les années 2030. Dans le meilleur de cas, des nouvelles centrales EPR seront lancées pour les remplacer, mais il y aura forcément une décroissance de la part du nucléaire. La question est de savoir dans quelles proportions. La filière va devoir se retrousser les manches pour défendre sa place : la mise en route des réacteurs de Taishan est une première victoire, et si celle d’Hinkley Point au Royaume-Uni se passe bien, l’industrie prouvera qu’elle sait encore en construire. Mais ce ne sera pas avant 2025, ce qui pourrait être bien tard », souligne Nicolas Goldberg.

Concurrence des énergies renouvelables

C’est néanmoins l’emblématique chantier de Flamanville qui devrait déterminer la construction, ou non, de nouveaux EPR en France. Le gouvernement assure n’avoir pas encore pris de décision, attendant de disposer de nouveaux éléments « d’ici mi-2021 », mais a déjà prévenu qu'il ne lancerait pas de nouveau chantier tant que Flamanville n'aura pas fait ses preuves. Emmanuel Macron demandait à EDF, en novembre dernier, « des engagements fermes sur le prix [de l’énergie nucléaire] » avant toute chose.

Or, la semaine passée, le ministre de la Transition Ecologique doutait publiquement de la compétitivité du réacteur nucléaire de nouvelle génération par rapport aux autres moyens de production émettant peu de carbone. « Il faudra tirer toutes les leçons pour voir [...] aussi du point de vue économique si ce type de réacteur nucléaire est compétitif. Aujourd'hui on peut avoir des doutes en effet sur la compétitivité future par rapport aux énergies renouvelables », déclarait François de Rugy.

« Le péché de la filière nucléaire a été de s’appuyer uniquement sur la promesse d’une électricité moins chère et décarbonée. Avec la chute du coût des énergies renouvelables, et la hausse de celui du nucléaire, elle a perdu son argument phare. Le projet de parc éolien offshore de Dunkerque s’avère très compétitif en passant sous la barre des 50 euros/MWh. Pour défendre l’énergie atomique, on se recentre aujourd’hui sur un discours plus technologique, comme la production continue, mais c’est un argument plus difficile à faire passer auprès du grand public », développe le spécialiste.

La France est encore loin de se passer du nucléaire. Le scénario envisagé ne prévoit, pour le moment, qu’un abaissement à 50% de son électricité à l'horizon 2035, contre un peu plus de 70% aujourd’hui. Pour préparer l’échéance de 2021, EDF planche sur un modèle de réacteur EPR « optimisé », plus simple et moins cher que la version actuelle. Son coût de production de l'électricité serait comparable aux centrales à gaz.

Jérémy BRUNO