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Nouvelles tensions à la tête d’Engie

Isabelle Kocher, directrice générale d'Engie

Isabelle Kocher, directrice générale d'Engie - ERIC PIERMONT / AFP

Le nucléaire belge cristallise les premières difficultés entre le nouveau président Jean-Pierre Clamadieu et la directrice générale Isabelle Kocher. Cette semaine, il va distiller sa stratégie qui prend le contre-pied de celle de l’actuelle patronne. Jean-Pierre Clamadieu prépare discrètement une révolution de la gouvernance.

La cohabitation commence mal à la tête d’Engie. Depuis trois mois, le nouveau président Jean-Pierre Clamadieu joue les pompiers pour éteindre l’incendie provoqué par la directrice générale, Isabelle Kocher. L’arrêt des centrales belges d’Engie, annoncé la semaine passée, menace l’approvisionnement de la Belgique en électricité. Mais il n’est que la partie émergée de l’iceberg.

Depuis un an, la direction du groupe a semé la panique en Belgique en voulant sortir du nucléaire et vendre sa filiale Electrabel qui gère les sept réacteurs belges. « Le gouvernement belge a eu peur qu’Engie quitte le navire sans assumer les coûts de démantèlement des centrales » explique un proche du groupe. En mai dernier, le rapatriement de deux sociétés très rentables de Belgique chez Engie -CNR et Shem- « a convaincu le gouvernement belge qu’Engie voulait plier bagage et vider les caisses d’Electrabel pour ne pas payer la facture nucléaire » décrypte un bon connaisseur du dossier. « On s'est interrogé sur l'entrée d'un partenaire financier et on ne ferme pas cette option », reconnait un porte-parole du groupe, « mais on va remettre en ordre les centrales ».

L’« hyper-président »

Jean-Pierre Clamadieu tente de calmer le jeu avec le gouvernement belge. Il a récemment rencontré le Premier ministre, Charles Michel, et sa ministre de l’Energie, Marie-Christine Marghem. Le message qu’il a passé est clair. « Depuis le mois de juin, il a vu les autorités belges à plusieurs reprises pour les rassurer et leur dire qu’Engie assumera ses responsabilités » explique un de ses proches. Celui qui dirige encore le chimiste belge Solvay, est bien connu en Belgique, et surtout écouté.

Il a pris des positions opposées à celles de la directrice générale Isabelle Kocher. Comme faire passer le message que la vente de la filiale belge Electrabel n’était pas envisagée. Mieux, il serait prêt à continuer d’exploiter les sept réacteurs belges jusqu’à leur arrêt si Engie obtenait la prolongation de leur durée de vie et un bon prix de rachat de l’électricité. Un virage à 180 degrés qui sonne comme un désaveu pour Isabelle Kocher…

Son implication sur le dossier belge illustre « l’hyper-présidence » qu’il est en train d’instaurer. Celui qui promettait en début d'année sur BFM Business qu’être président « ne serait pas un job à plein temps » et qui ne l’occuperait « qu’un jour par semaine » est déjà très présent. « Il voit tout le monde et va beaucoup sur le terrain » explique un cadre du groupe. Il a déjà réalisé plusieurs tournées des équipes aux Etats-Unis, en France et donc, en Belgique.

Fini l'« Apple de l'énergie »

Auprès de quelques proches, le président d’Engie a surtout esquissé les grandes lignes de sa stratégie. Il les dévoilera en interne cette semaine lors du séminaire stratégique du groupe. Elles aboutiront à un plan triennal qui sera présenté en février prochain. Jean-Pierre Clamadieu prend la tangente par rapport à Isabelle Kocher. Il souhaite d’abord qu’Engie se concentre sur les grands clients industriels et les collectivités là où la directrice générale voulait se rapprocher des particuliers pour devenir « l’Apple de l’énergie ».

Sur la production d’électricité, il souhaite continuer à développer les énergies renouvelables mais sans accélérer. Isabelle Kocher semblait engagée dans une course à la taille qui ne convient pas au président d’Engie. Les projets solaires et éoliens nécessitent trop de dette.

En revanche, tous deux souhaitent miser sur les services à l’énergie (chauffage, climatisation, maintenance…). Mais lui veut se renforcer aux Etats-Unis qui n’est que le vingtième pays du groupe. Le marché américain est éclaté et le leader n’a que 4% du marché. Il y a donc des opportunités d’acquisitions qu’il souhaite saisir. Jean-Pierre Clamadieu veut investir massivement alors qu’Isabelle Kocher s’est jusqu’ici limitée à de petites acquisitions. « D’une manière générale, il est ouvert à de grandes acquisitions à plus de 10 milliards d’euros » assure un de ses proches. Ce que la patronne d’Engie refusait d’étudier jusqu’ici…

Tactique d’encerclement

Le consensus semble d’ores et déjà difficile à trouver. Jean-Pierre Clamadieu a bien l’intention d’imprimer sa marque. Il prépare d’ailleurs une révolution de la gouvernance qui a discrètement commencé. D’abord, il souhaite « renforcer » le comité exécutif, admettent ses proches… Cet été, il n’a pas été étranger à la montée en puissance de Paulo Almirante comme numéro deux d’Isabelle Kocher. Il n'est pas pour rien non plus dans la mise à l’écart de Thierry Lepercq qui n’est plus directeur général adjoint. Au siège d’Engie, il se murmure également que la directrice financière Judith Hartmann pourrait être remplacée par son adjoint Sergio Val qui « s’occupe de tous les dossiers depuis un mois » explique un cadre. Plus généralement, le président d’Engie souhaite faire monter plusieurs nouveaux dirigeants au comité exécutif. Les noms de Franck Demaille, le patron des activités américaines, de Cécile Prévieu, la patronne de Storengy (stockage de gaz) ou de Gwenaelle Huet, la responsable des énergies renouvelables en France, circulent. En interne, beaucoup y voient une tactique d’encerclement d’Isabelle Kocher.

La touche finale interviendra en mai prochain, lors de l’assemblée générale du groupe. Dix administrateurs sur 19 seront remplacés. Jean-Pierre Clamadieu souhaite nommer des grands dirigeants internationaux et réduire les administrateurs à une quinzaine de membres. Il dispose d’une occasion unique de composer un conseil d’administration totalement à sa main. Dans les couloirs d’Engie, il se dit déjà que son duo avec Isabelle Kocher va connaître des turbulences. « Ils n’ont pas la même vision, explique un administrateur. Le risque est qu’il la désavoue sur des sujets stratégiques ». La tension est déjà palpable sur la Belgique. La perspective de choix stratégiques majeurs pour février prochain sera l’occasion de tester les lignes de fractures à la tête d’Engie.

Matthieu Pechberty