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Hinkley Point: les 5 enjeux du pari nucléaire osé d'EDF en Angleterre

Sur cette image de synthèse,  a été matérialisé le projet Hinkley Point C évalué à 18 milliards de livres (environ 21,2 milliards d'euros) porté aux deux tiers par EDF avec le soutien du groupe chinois CGN.

Sur cette image de synthèse, a été matérialisé le projet Hinkley Point C évalué à 18 milliards de livres (environ 21,2 milliards d'euros) porté aux deux tiers par EDF avec le soutien du groupe chinois CGN. - HO-EDF ENERGY-AFP

Le feu vert donné jeudi par le gouvernement britannique lance la construction de deux réacteurs EPR, une technologie ayant connu de lourds dérapages. Ce projet critiqué par les syndicats pose nombre de questions et de défis en liaison avec l'avenir du nucléaire.

En approuvant la construction de la centrale nucléaire Hinkley Point C, le gouvernement britannique met fin à des mois d'incertitudes sur ce projet controversé porté par EDF et son partenaire chinois. Prévu pour être opérationnel à partir de 2025, ce programme énergétique est gigantesque, évalué à 21 milliards d'euros pour bâtir deux réacteurs EPR dans le sud-ouest de l'Angleterre. Voici cinq des questions et défis que posent ce lourd investissement dans la filière nucléaire en Europe, à l'heure de la transition énergétique. 

  • Un pari osé sur la relance du nucléaire en Europe. Il s'agira de la première construction d'une centrale nucléaire outre-Manche depuis plus de vingt ans, et Hinkley Point C doit fournir 7% des besoins britanniques en électricité. Le feu vert britannique permet à EDF de trouver un pays allié majeur en Europe, favorable au nucléaire, alors que l'Allemagne a tourné le dos à cette énergie. Sur les huit centrales nucléaires britanniques en fonctionnement, une seule marchera encore après 2030 et les centrales au charbon les plus polluantes sont aussi vouées à la fermeture. Les autorités britanniques, en choisissant le nucléaire pour trouver de nouvelles sources d'électricité, envoient un signal positif en faveur de cette filière, alors qu'elles se sont engagées à respecter leur objectif ambitieux de réduire de 57% les émissions de dioxyde de carbone d'ici à 2030 par rapport à leur niveau de 1990,
  •  Un intérêt stratégique majeur pour EDF. Présent directement outre-Manche depuis le rachat du producteur British Energy en 2009, l'entreprise publique se voit confirmer dans son rôle de maître de la filiale nucléaire outre-Manche. EDF a aussi obtenu des autorités britanniques qu'elles lui garantissent un prix pour l'électricité produite sur place, pendant la durée prévue de la production, soit au moins 35 ans. Ce prix d'achat de 92,50 livres (108,90 euros) par mégawatt-heure est nettement supérieur au prix de marché actuel. Ce principe de tarification garantie lui apporte une visibilité sans égale sur le long terme. Pour EDF, le projet Hinkley Point crédibilise aussi la filière nucléaire française en pleine refonte, en liaison avec le sauvetage d'Areva et alors que la technologie EPR a connu des dérapages en série en Finlande et à Flamanville dans la Manche.
  • Une hostilité affichée et persistante des syndicats d'EDF. Le projet a provoqué de gros remous au sein d'EDF. Son directeur financier Thomas Piquemal est parti en claquant la porte en mars 2016. Il jugeait, à l'instar des syndicats de l'entreprise publique, ce chantier irréalisable à court terme en raison des risques financiers et industriels qu'il comporte. Cinq des six administrateurs salariés d'EDF ont saisi la justice pour demander l'annulation de la délibération du conseil d'administration de l'électricien donnant son aval au lancement du projet Hinkley Point. Cette démarche intervient après plusieurs recours en justice du comité central d'entreprise, dont l'un doit être plaidé le 22 septembre 2016.
  • Le coût financier pour EDF est-il trop important ? Le projet évalué à 18 milliards de livres (environ 21,2 milliards d'euros) est porté aux deux tiers par EDF avec le soutien du groupe chinois CGN pour un tiers. L'une des conditions posées est que le groupe français reste majoritaire pendant toute la phase de construction des réacteurs. Cette condition imposera à EDF de faire apparaître dans ses comptes le poids de cet investissement. Pour l'entreprise publique, ce projet "pharaonique" survient alors qu'elle doit sauver Areva et qu'elle souffre d'un endettement important. Recapitalisation par l'État et cessions d'actifs sont engagées ou prévues pour financer le projet. Le prix de vente garanti de l'électricité produite par la future centrale EPR sur 35 ans, assurerait toutefois à EDF des recettes et un modèle économique a priori viable sur le long terme.
  • Y-a-t-il un risque technologique et industriel ? En Finlande et à Flamanville, dans la Manche, les deux EPR européens en chantier ont connu des dérapages de calendrier désastreux pour l'image de cette technologie. Résultat : aucun réacteur EPR n’a encore produit de kilowatt d'électricité à injecter sur le réseau. De surcroît, le calendrier prévoit d'édifier les EPR anglais dans des délais plus courts (6 ans) que tous ceux actuellement en construction en Finlande, en France ou en Chine. EDF fait le pari osé qu'il saura tirer parti de l'expérience (parfois malheureuse) issue des chantiers en cours pour tenir les délais de construction de deux réacteurs EPR anglais.
Frédéric Bergé