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Bruno Rebelle: militant de la transition énergétique

La transition énergétique, des enjeux environnementaux, économiques et territoriaux.

La transition énergétique, des enjeux environnementaux, économiques et territoriaux. - Sandri Alexandra

Le fondateur du cabinet Transitions, ex-directeur général de Greenpeace France, membre du comité de pilotage du débat sur la transition énergétique, sera l’un des invités de la table-ronde qui débattra des opportunités liées au changement climatique. Il nous livre un regard politique, au sens premier du terme, sur les enjeux inhérents à la transition énergétique.

La notion de territoire revient souvent quand on parle de transition énergétique. Pourquoi?

Bruno Rebelle: L’importance des territoires vient de la nature même de la transition qu’il faut opérer. Nous savons qu’il faut d’abord économiser l’énergie et, ensuite, aller vers le renouvelable. Or, les réductions, obtenues par la sobriété ou l’efficacité, seront plutôt réalisées en proximité à l’initiative des collectivités locales. 

La sobriété nécessite des changements de comportements. Il faut, pour les impulser parler aux utilisateurs, aux gens. Ce dialogue passe par l’échelle locale, celle des territoires.

L’efficacité, elle, s’applique prioritairement à deux secteurs majeurs: le bâti et la mobilité. La problématique et l’échelle sont exactement les mêmes.

Enfin le développement massif des énergies renouvelables, passe par ce que j’appelle les 4D: diversification, déconcentration, décentralisation et dialogue.

J’aurai l’occasion de détailler chacun de ces points lors de l’Université Total, mais ce qui est important de préciser dès maintenant, c’est qu’il ne s’agit pas d’opposer entre elles les différentes formes d’énergies renouvelables, mais bien des les associer dans un système cohérent.

Mettre les territoires au centre change profondément la donne. Mais cette nouvelle organisation impose aussi de définir la bonne articulation entre les échelles territoriales du local, au national en cohérence avec les enjeux européens et internationaux.

Quelles opportunités pour les entreprises ?

B.R.: Nous importons chaque année 70 milliards d’euro de gaz et pétrole. Ceci représente 85% du déficit commercial français.

Si nous réduisons de 50%, ou même de 30%, notre consommation énergétique, nous abaisserons d’autant cette facture énergétique. Ce sont donc 20 milliards d’euro qui pourront être réinjectés dans l’économie nationale.

Ces milliards pourront alors financer des investissements sur la mobilité durable, les smart-grids, les énergies renouvelables, etc. Autant de domaines qui sont le "terrain de jeu" de prédilection de nombre de PMI, PME et start-up innovantes. Il faut leur donner cette opportunité.

C’est la logique du made in France que promeut notamment le secteur gazier ?

B.R.: On est bien dans cette logique. Le gaz est à la fois une ressource naturelle et un vecteur. Qualitativement, qu’il soit issu du fossile ou de la biomasse, le gaz est le même. Il peut être utilisé dans différents usages: chaleur, production d’électricité, mais aussi mobilité. 

Je crois beaucoup à l’idée que la mobilité de demain sera une combinaison de mobilité électrique pour les zones urbaines et péri-urbaines et de mobilité gaz pour l’interurbain et le rural.

Je note que GRT Gaz, dont on ne peut douter du sérieux et de la légitimité, a proposé un scénario, dans le cadre du débat national sur la transition énergétique, qui prévoit 50% de biogaz dans le réseau national à horizon 2040. 

Quelles seront les conditions du succès de la transition ?

B.R.: J’en vois plusieurs.

La première, c’est que le gouvernement envoie des signaux très clairs. La loi sur la transition énergétique donne des perspectives, des caps précis. Nous attendons avec impatience son adoption définitive. Les entreprises, notamment celle du secteur énergétique ont besoin de ces perspectives de long terme. 

En deuxième lieu, il faut arrêter de raisonner en coûts, mais en investissements. Les calculs qui ont été faits montrent que tous les scenarii de transition, y compris ceux qui incluent 100% de renouvelables, sont économiquement rentables à l’horizon 2030 ou 2040, avec des retours d’autant plus intéressants que l’effort porte sur la réduction globale des consommations d’énergie. C’est maintenant une question de volonté.

Troisième condition, donner aux territoires les moyens de leur développement énergétique. Moyens pas forcément financiers mais réglementaires et d’action. Ainsi, la loi de transition énergétique ouvre le droit à l’expérimentation des territoires en matière de prise de compétence énergétique. C’est une très bonne chose et certains n’ont pas attendu la loi (Picardie, Grand Lyon, Martinique, Guadeloupe) pour se saisir de cette compétence et piloter la consommation et la production sur leur territoire.

Enfin, dernier point, mettre en œuvre des leviers financiers cohérents et ambitieux, notamment la taxation carbone. Il s’agit, au niveau européen d’envoyer un signal fort qui démontre que nous faisons des efforts sur le marché domestique et que nous sommes alors légitimes à taxer le contenu carbone des produits importés en Europe. Au-delà, il faudra réformer notre fiscalité pour faire porter l’effort fiscal d’avantage sur les matériaux polluants et moins sur le travail. Le gouvernement avait annoncé une grande réforme fiscale mais ne l’a pas engagée. 

Notre pays a besoin de dégager des capitaux, de créer des emplois et de réduire ses pollutions. La transition peut répondre à ces trois enjeux: le changement me paraît donc inéluctable.

L’université Total, c’est une grande liberté de parole et une diversité de points de vue. Que direz vous à Total pour réussir les 50 prochaines années?

B.R.: En 2001, au moment du naufrage de l’Erika, je dirigeais Greenpeace et j’avais pris quelques actions pour intervenir à l’assemblée générale du groupe Total. J’avais alors demandé à M. Desmaret quand la grande entreprise pétrolière qu’il dirigeait, deviendrait une grande entreprise du service énergétique. Je soulignais ainsi l’ambition que représente la mutation d’une entreprise, forte d’un vrai savoir faire et d’une ingénierie de pointe, mais vivant sur une ressource épuisable, à l’origine des problèmes climatiques. Cette mutation consiste à passer du statut d’entreprise pétrolière à celle de fournisseur de service énergétique durable.

Treize ans après, je poserai la même question. J’ajouterai l’importance pour l’entreprise de maîtriser les technologies de stockage du carbone, dont nous aurons besoin pour accélérer la réduction des émissions. 

Je leur demanderai aussi pourquoi, avec le savoir-faire que le groupe possède sur les plateformes en mer, ne pas aller massivement vers le développement des énergies marines renouvelables.

Le changement climatique nous rattrape. Dans dix ans, les entreprises qui n’auront pas pris le virage nécessaire seront dans l’impasse. Dix ans, c’est à peu près le temps qu’il faut aux innovations pour devenir rentables et se pérenniser.

Il faut donc faire beaucoup et maintenant !

Un livre pour la transition énergétique

Bruno Rebelle a publié en mars dernier "Libérons les énergies! Pour une transition énergétique ambitieuse". Véritable plaidoyer pour un changement majeur de consommation et de production de l’énergie en France, il présente les avantages environnementaux, sociaux et économiques d’une transition nécessairement ambitieuse.

Yves Cappelaire