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Vivendi et Havas pourraient se marier dès le début du printemps

Vincent Bolloré a promis de céder les rênes de son empire à son fils Yannick

Vincent Bolloré a promis de céder les rênes de son empire à son fils Yannick - AFP Eric Piermont

Bolloré a pris ses dispositions pour que Vivendi (dont il détient 20,6%) puisse racheter Havas (dont il détient 60%) dès avril prochain.

Un mariage entre Vivendi et Havas? L'hypothèse court depuis que le groupe Bolloré, qui détient déjà 60% d'Havas, est devenu le premier actionnaire de Vivendi, dont il détient aujourd'hui 20,6%. Elle s'est renforcée en mai dernier avec la déclaration de Vincent Bolloré aux Echos: "Il est évident qu'un jour il y aura quelque chose entre Vivendi et Havas".

Cette déclaration a été immédiatement tempérée par ses lieutenants. D'abord par son fils Yannick, le PDG d'Havas: "Il n'est pas question d'un rapprochement" avait-il assuré quelques jours après la publication de l'interview de son père. Le 9 novembre, le président du directoire de Vivendi Arnaud de Puyfontaine, abondait: "ce n'est pas un sujet à l'heure actuelle, mais il ne faut jamais dire jamais". 

Des indices en faveur d'un mariage

Toutefois, tout est désormais prêt pour que ce mariage puisse avoir lieu dès avril prochain. En effet, le 14 octobre 2016, le groupe Bolloré a déposé auprès de l'AMF une déclaration d'intention, où, pour la première fois, il dit "envisager d’étudier avec Vivendi les synergies ou rapprochements possibles entre leurs activités respectives dans le domaine des médias et de la communication". Or les règles boursières imposent de dévoiler ses intentions dans de telles déclarations au moins six mois à l'avance. Ce qui nous mène au 14 avril 2017...

Surtout, le scénario le plus probable est que Vivendi rachète Havas (au moins en partie) en actions, et émette pour cela de nouveaux titres (cf. encadré ci-dessous). Or une telle émission d'actions devra être approuvée par deux tiers des actionnaires de Vivendi. Bolloré a donc intérêt à attendre le 20 avril 2017. En effet, à cette date, cela fera deux ans que Bolloré détiendra ses actions Vivendi. Dès lors, en vertu de la loi Florange, ces actions disposeront d'un droit de vote double, ce qui permettra à Bolloré de contrôler 30% des droits de vote. 

Et tant qu'à faire, l'industriel breton pourrait profiter de la prochaine réunion des actionnaires de Vivendi, l'assemblée générale annuelle prévue le 27 avril, pour faire approuver tout cela. A défaut, il lui faudra convoquer une assemblée extraordinaire, ou attendre l'assemblée générale du printemps 2018...

Un intérêt mitigé

Pour l'industriel breton, un rachat de Havas par Vivendi présenterait plusieurs avantages. D'abord, le groupe Bolloré, en échangeant ses actions Havas contre des actions Vivendi, monterait au capital de Vivendi sans dépenser un euro. Ensuite, le groupe Bolloré ne comptabiliserait plus la dette d'Havas, qui s'élève à 95 millions d'euros nets.

Mais, pour les deux futurs mariés, l'intérêt est plus mitigé. Selon les analystes d'Oddo, "il existe peu de synergies entre les deux actifs, et les quelques synergies visibles peuvent être mises en place sans que les groupes soient rapprochés". En outre, "l'action Vivendi risquerait de souffrir d’une décote de holding accrue". Même son de cloche pour Jérôme Bodin, analyste chez Natixis: "les synergies existent mais sont plutôt limitées à très court terme. Mais un rapprochement fait clairement du sens industriellement".

Dans une étude parue en novembre, les analystes d'Exane semblaient plus nuancés: "Havas pourra apporter à Vivendi énormément de savoir et d'expérience dans l'usage des données (big data) pour améliorer l'expérience client. Mais ces bénéfices sont impossibles à chiffrer pour l'instant, et d'autres agences se limitent à des partenariats avec les géants du Net, comme WPP avec Spotify".

Pour Jean-Baptiste Sergeant, analyste chez Mainfirst, "ce serait le seul cas au monde où le même groupe détiendra à la fois des chaînes de télévisions et une agence de publicité. Le gendarme de la concurrence, qui devra approuver ce mariage, pourrait donc imposer des garde-fous. Surtout, cela pourrait handicaper les chaînes du groupe sur le plan publicitaire. En effet, les agences rivales d'Havas auront moins envie d'acheter de la publicité sur Canal Plus, C8 ou CNews. Or le rôle des agences d'achat d'espace est fondamental: ce sont elles qui ont le pouvoir de choisir les médias où annoncer. En face, les chaînes n'ont pas vraiment le pouvoir de choisir leurs annonceurs".

Déjà une grande famille

Toutefois, ce dernier effet a peut être déjà commencé. Selon le Monde, la mainmise de Havas sur la régie de DailyMotion (filiale de Vivendi) découragerait les autres agences d'achat d'espace publicitaire.

Car Vivendi et Havas ont d'ores et déjà commencé à consommer leur union bien avant l'échange des voeux. Comme le rappelle Oddo, "Havas gère déjà les budgets d'Universal Music et de Canal Plus. Des réunions entre des salariés de Vivendi et Havas ont lieu régulièrement". Universal Music a aussi confié à Havas l'analyse de son big data. Telecom Italia (détenu à 24,7% par Vivendi) vient de confier son achat d'espaces à Havas, ce qui est contesté par des actionnaires minoritaires. Telefonica (dont Vivendi détient 0,95%) a aussi fait de même...

La coopération est aussi managériale. Yannick Bolloré, PDG de Havas, est rentré l'an dernier au conseil de surveillance de Vivendi. Dominique Delport, directeur général d'Havas Media Group, est devenu le président de Vivendi Content. Hervé Philippe, directeur financier d'Havas, est parti tenir le même rôle chez Vivendi. Et Michel Sibony, directeur des achats du groupe Bolloré puis de Havas, est parti chasser les coûts chez Canal Plus et Dailymotion.

Les quatre scénarii de rachat de Havas par Vivendi

-Rachat en liquide: Havas vaut en bourse 3,5 milliards d'euros. Le groupe Bolloré, qui détient 60% d'Havas, empocherait donc 2 milliards d'euros (plus une prime éventuelle), et réduirait d'autant sa lourde dette (4,5 milliards d'euros en net à mi-2016). En face, la trésorerie nette de Vivendi est tombée fin septembre à 2,5 milliards d'euros, ce qui est donc insuffisant pour racheter Havas. Mais Vivendi pourrait facilement se ré-endetter pour financer la différence.

-Rachat en actions: le groupe Bolloré, qui détient 60% d'Havas, recevrait des actions Vivendi qui lui permettrait de monter au capital de Vivendi sans débourser un euro. Cela permettrait au groupe Bolloré de renforcer son contrôle sur Vivendi, ce qui est une priorité pour Vincent Bolloré. C'est donc l'option la plus probable. Toutefois, le groupe Bolloré, qui détient 20,6% de Vivendi, pourrait ainsi franchir les 30% du capital, seuil à partir duquel il devrait lancer une OPA, ce que Vincent Bolloré cherche à éviter.
En pratique, Vivendi peut acheter Havas soit avec des actions Vivendi existantes, soit en émettant de nouvelles actions. Au 9 janvier 2017, Vivendi détient 27,6 millions d'actions propres, qui valent un peu moins de 500 millions d'euros, ce qui est donc insuffisant pour racheter Havas. Vivendi devra donc émettre de nouvelles actions. Une telle émission doit être approuvée par les actionnaires de Vivendi à la majorité des deux tiers. Pour l'instant, la direction de Vivendi ne peux pas émettre de nouvelles actions, car la résolution en ce sens présentée à l'assemblée générale d'avril 2016 n'a pas été approuvée (elle avait recueilli seulement 63% des voix, soit moins que les 66,6% nécessaires).

-Rachat en cash et en actions: Vivendi pourrait proposer aux actionnaires d'Havas de choisir entre du cash ou des actions Vivendi. Dans ce cas, le groupe Bolloré choisira probablement d'être rémunéré en actions Vivendi pour monter juste en dessous du seuil des 30%.

-Rachat inversé: les analystes de Natixis privilégient un rachat de Vivendi par Havas, payé en actions Havas. Une telle opération devrait être approuvée par les actionnaires d'Havas à la majorité des deux tiers, ce qui "devrait être le cas puisque le groupe Bolloré détient 69,7% des droits de vote". Surtout, cela serait "moins complexe et moins risqué" que l'opération inverse, qui devrait être approuvée par les actionnaires de Vivendi à la majorité des deux tiers.

Jamal Henni