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Pourquoi Vincent Bolloré ne veut pas dépenser le cash de Vivendi

Vincent Bolloré reconstitue-t-il la holding financière qu'il avait promis de supprimer?

Vincent Bolloré reconstitue-t-il la holding financière qu'il avait promis de supprimer? - BFM Business

Vincent Bolloré dépense chichement les 8 milliards d'euros du trésor de guerre de Vivendi, et a refusé de nombreux dossiers d'acquisitions potentielles.

Fin juin 2014, Vincent Bolloré devenait président du conseil de surveillance de Vivendi. Il assurait alors vouloir bâtir "un Bertelsmann à la française", "un champion européen des médias et des contenus", et notamment de "développer Canal Plus dans le monde anglo-saxon". Il promet de "transformer cette holding financière en groupe industriel intégré dans les contenus". 

Le malade fait une rechute

Quinze mois après, ce n'est pas vraiment ce qui s'est passé. L'industriel breton a continué à vendre, essentiellement dans les télécoms: GVT, 20% de SFR, 4% de Telefonica Brasil. Des cessions qui ont rapporté près de 9 milliards d'euros. Mais, côté acquisitions, il a joué petit bras: il a dépensé moins de 3 milliards d'euros... Soit il a acheté de petites sociétés, soit il a pris de petites participations dans des sociétés plus importantes (cf. ci-dessous). Il a notamment pris 19,9% de Telecom Italia, puis 6% dans Ubisoft et Gameloft -des acquisitions qui déroutent les analystes financiers. Ainsi, Oddo les juge "stratégiquement surprenantes", vu que Vivendi venait de se désengager des télécoms et des jeux vidéo...

Mais ce n'est pas tout. La bourse préfère aussi qu'une maison mère détienne la totalité de ses filiales. Quand elle ne détient qu'une kyrielle de petites participations diverses, alors l'action est pénalisée en bourse -c'est ce qu'on appelle la "décote de holding" dans le jargon des marchés. C'était la maladie dont souffrait Vivendi avant l'ère Bolloré, et Oddo craint que le malade ne fasse désormais une rechute: "les incursions minoritaires au capital de sociétés comme Telecom Italia, Banijay, Telefonica, Ubisoft et Gameloft pourraient entraîner une hausse de la décote de holding de Vivendi".

Bolloré fait du Bolloré

Si les prises de participation dans Telecom Italia, Ubisoft ou Gameloft n'ont pas de logique industrielle, elles ont en revanche un intérêt spéculatif: il s'agit de sociétés sous-valorisées en bourse, et dont le capital est éparpillé entre de multiples actionnaires, c'est-à-dire qu'il suffit de prendre une petite participation pour devenir le premier actionnaire. Bref, Bolloré continue à "faire du Bolloré": appliquer la stratégie financière qui lui a si bien réussi dans le passé chez Bouygues, Aegis, Havas ou Vivendi...

Reste donc à savoir pourquoi donc Vincent Bolloré est si chiche en matière d'acquisitions. Ce n'est pas une question de moyens: totalement désendetté, Vivendi aura en caisse plus de 8 milliards d'euros à la fin de l'année...

Bolloré dit non à de nombreux dossiers

Ce n'est pas non plus une question de proies, car de nombreuses cibles ont été sur le marché récemment. Le Parisien a été racheté par LVMH, et CCM Benchmark par Le Figaro. Le groupe Altice de Patrick Drahi a repris Libération, puis 49% de NextRadioTV (propriétaire de ce site web), qui lui-même a tenté de racheter la chaîne Numéro 23. Officiellement, Vivendi a déclaré n'être intéressé ni par Lagardère, ni BSkyB, ni ITV, ni Lion's Gate. De manière officieuse, le groupe a regardé de nombreux dossiers sans les remporter, voire sans déposer d'offre: L'Express, Radio Nova, Talpa, Banijay, Zodiak, Lion's Gate, Magnolia, ou encore le bouquet Digiturk que Canal Plus lorgnait de longue date.

Visiblement, Vincent Bolloré veut donc conserver autant que possible le trésor de guerre de Vivendi. C'est en tous cas ce qu'indiquent ses interlocuteurs. Et lui-même l'a dit franchement lors de la dernière assemblée générale: "J'aurais préféré garder tout l'argent" plutôt que d'en redistribuer aux actionnaires...

Monter au capital sans débourser un euro

Reste donc un mystère: où Vincent Bolloré veut-il en venir? En avril, une étude de Jean-Baptiste Sergeant, analyste chez Mainfirst, avançait une piste: Vivendi utiliserait son trésor de guerre pour racheter en bourse ses propres actions, puis les supprimer ensuite. Une telle opération réduit le nombre d'actions existantes, et donc fait mécaniquement augmenter le pourcentage détenu par les actionnaires restant. Ainsi, sans débourser un euro, l'industriel breton augmenterait sa participation dans Vivendi, qui s'élève aujourd'hui à seulement 14,4%.

Plusieurs indices plaident en ce sens. D'abord, Vivendi a d'ores et déjà annoncé un programme de rachat d'actions de 2,7 milliards d'euros. Ensuite, Bolloré avait déjà appliqué cette stratégie chez Havas: l'agence de publicité avait racheté massivement puis supprimé ses propres actions, faisant ainsi mécaniquement monter Bolloré de 33% à 37%. Pour ce tour de passe-passe, Havas avait dû engloutir 267 millions d'euros de cash. N'ayant pas cet argent en caisse, l'agence avait même dû s'endetter pour cela... Jean-Baptiste Sergeant ajoute: "chez Havas, le bilan des acquisitions effectuées par Bolloré est pauvre: seulement 20 millions d'euros par an ont été dépensés en moyenne. Chez Vivendi, la version officielle selon laquelle le cash va être utilisé pour bâtir un Bertelsmann à la française est peu convaincante. Nous pensons qu'en réalité, Vivendi ne prévoit aucune acquisition majeure". 

Interrogé, Vivendi n'a pas souhaité faire de commentaires. 

Les acquisitions de Vivendi depuis mi-2014

19,9% de Telecom Italia (télécoms en Italie) pour 1,7 milliard d'euros (hors échange GVT)

51,5% de la Société d'Edition de Canal Plus pour 522 millions d'euros

90% de Dailymotion (internet) pour 244 millions d'euros

6% dans Ubisoft et Gamelot (jeux vidéo) pour 160 millions d'euros

25% de Banijay Zodiak (producteur de télévision)

30% de Mars Films (cinéma)

100% des Studios de Boulogne, Flab Prod, la Parisienne d'Images et Can't Stop (production audiovisuelle)

Source: Vivendi

Les cessions de Vivendi depuis mi-2014

13% de Beats (musique) pour 307 millions d'euros

100% de GVT (télécoms au Brésil) pour 3,6 milliards d'euros + 7,4% de Telefonica Brasil + 5,7% de Telecom Italia

25% de TVN (télévision gratuite en Pologne) pour 273 millions d'euros

20% de SFR (télécoms en France) pour 3,9 milliards d'euros

4% de Telefonica Brasil pour 800 millions d'euros

Source: Vivendi

Jamal Henni