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INA: la nouvelle patronne charge le bilan de Mathieu Gallet

Le gendarme de l'audiovisuel avait salué le bilan de Mathieu Gallet à la tête de l'INA

Le gendarme de l'audiovisuel avait salué le bilan de Mathieu Gallet à la tête de l'INA - Bertrand Langlois AFP

Mathieu Gallet a dirigé pendant quatre ans l'établissement public chargé de conserver les archives audiovisuelles, avant d'être promu PDG de Radio France. Mais son successeur conteste son bilan. Enquête.

A la surprise générale, Mathieu Gallet a été nommé en février à la tête de Radio France par le CSA (Conseil supérieur de l'audiovisuel). Le gendarme de l'audiovisuel, pour justifier ce choix, a mis en avant son bon bilan à la tête de l'INA (Institut national de l'audiovisuel), qu'il dirigeait depuis quatre ans.

Mais tel n'est pas l'avis de son successeur Agnès Saal. Jeudi 9 octobre, la nouvelle patronne de l'établissement public a critiqué, point par point, le bilan de son prédécesseur lors d'un déjeuner avec l'Association des journalistes médias. Ces critiques sont-elles fondées? Enquête sur les cinq principaux sujets de débat.

1 - "Un manque de souffle et d'ambition"

Pour Agnès Saal, "le mandat de Mathieu Gallet a été la poursuite d'un mandat préalablement défini. L'INA a sacrément besoin d'un souffle, d'un projet, d'une ambition".

Certes, Mathieu Gallet a surfé sur les succès de son prédécesseur Emmanuel Hoog, comme le site ina.fr lancé en 2006 et qui permet de consulter gratuitement des archives de l'ORTF. Mais l'audience du site est tout de même passée de 1,8 à 3 millions de visiteurs uniques par mois entre 2010 et 2013.

Mathieu Gallet a aussi tenté de lancer un portail recensant l'offre vidéo légale, en partenariat avec la start up MySkreen, mais le projet n'a pas abouti face à l'opposition des chaînes de TV. 

Mais il a lancé une offre de vidéo-à-la-demande payante qui permet de revoir les anciennes fictions de l'ORTF, pour quelques euros l'unité. "Un modèle très largement dépassé", pour Agnès Saal.

La nouvelle patronne déplore que ces offres grand public rapportent "à peine un million d'euros" de revenus. "Je ne suis pas du genre à me contenter de l'existant", affirme-t-elle, annonçant plusieurs nouvelles initiatives. Par exemple, un vaste site rassemblant les contenus culturels des opérateurs publics: musées, opéras, cinémathèques, théâtres...

Mais aussi de la vidéo-à-la-demande illimitée par abonnement sur le modèle de Netflix, pour moins de 5 euros par mois. Mathieu Gallet avait bien lancé en 2011 une offre de ce type chez Free et Numericable à 3,99 euros par mois, mais elle n'a pas rencontré le succès espéré. Il avait aussi travaillé sur une offre de ce type avec Dailymotion, mais "cela n'a pas abouti", selon Agnès Saal.

2 - "Les consultants, ce n'est pas mon truc"

Mathieu Gallet avait confié des missions à de multiples consultants extérieurs: Roland Berger sur la stratégie et la gouvernance, Opinion Way sur l'image et l'audience internet, Publicis Consultants sur les réseaux sociaux, Simon Kucher sur la grille de tarifs, Ipsos sur les documentalistes, ou encore le cabinet Empreinte Humaine...

Agnès Saal compte réduire ce recours aux consultants, "ce qui va être une source d'économies non négligeable. Les consultants, ce n'est pas mon truc. Sur la stratégie ou la réorganisation, j'ai les idées claires. Et je ne suis pas une fanatique des changements d'organigramme" -une allusion à la série de réorganisations effectuées par Mathieu Gallet, notamment dans l'état major.

Agnès Saal promet "une gestion rigoureuse", et conclut: "en arrivant, j'ai prévenu les équipes que je suis janséniste, et que les séminaires dans les châteaux, les grands restaurants... ne sont pas mon truc".

3 - "Un projet immobilier pharaonique"

L’INA est installée dans plusieurs bâtiments à Bry-sur-Marne datant des années 70, et qui ne sont plus aux normes. Face à ce problème, Emmanuel Hoog voulait construire un nouveau bâtiment à Bry-sur-Marne pour un coût de 75 millions d’euros -projet qui avait été approuvé par le gouvernement Fillon.

En arrivant, son successeur Mathieu Gallet a une autre idée: construire un immeuble unique regroupant tous les effectifs actuels. "Cela permettait de ne pas mener un chantier sur un site occupé", explique l’entourage de l’ancien PDG. Il songe d’abord à le construire à Saint-Denis, à côté de la Cité du cinéma de Luc Besson. Puis il se rabat sur un terrain de l'ex-SFP à Bry-sur-Marne. 

Bien sûr, ce projet coûte plus cher: 129 millions d’euros. "Mais le coût supplémentaire était financé par la vente des bâtiments existants. Au total, cela ne coûtait pas plus cher à l’Etat", assure l’entourage de Mathieu Gallet.

Ce projet est aussi approuvé par le gouvernement Fillon, qui signe un protocole d'accord avec l'Ina et la commune de Bry-sur-Marne le 3 mai 2012, entre les deux tours des présidentielles... Mais le nouveau gouvernement enterre prestement le projet.

"Ce projet était très cher, pharaonique, et sa cohérence ne sautait pas aux yeux. Personne n’était convaincu de son utilité profonde", dit aujourd'hui Agnès Saal, qui ajoute: "jamais l’INA ne trouvera 80 à 150 millions d’euros pour construire un immeuble. Et j’ai mieux à faire".

4 - "Un personnel démotivé et démoralisé"

Agnès Saal assure "avoir trouvé en arrivant une maison dans un état d’esprit démotivé, démoralisé, sans vision d’avenir", bref "exsangue".

Certes, Mathieu Gallet a bien signé à l’automne 2012 un accord d’entreprise avec les syndicats plutôt généreux, qui a fait grimper la masse salariale de 1,4 million d'euros en 2013. "Le positionnement des métiers dans une nouvelle grille de classification entraîne inévitablement des coûts de transition et d’harmonisation salariale", justifie l'INA dans ses comptes.

Mais, pour Agnès Saal, "le chantier des ressources humaines n’a pas du tout été engagé. Cet accord d’entreprise de 2012 ne dit rien des métiers de demain, des référentiels des métiers, des fiches de postes... La gestion prévisionnelle de l’emploi et des compétences n’y est pas". Selon elle, un accord de type GPEC est d’autant plus nécessaire que 200 salariés vont partir en retraite d'ici 2019. 

Dès son arrivée, Agnès Saal a nommé un nouveau DRH ...

5 - "Le chiffre d'affaires se casse la figure"

Un tiers des revenus de l'INA provient de recettes propres: formation et ventes de droits (extraits d'anciennes émissions, édition de DVD...). "Ces ressources propres se sont singulièrement érodées ces deux dernières années. J'ai vu le chiffre d'affaires de la vente de droits se casser un peu la figure", a déploré Agnès Saal.

C'est en effet exact: ces recettes chutent depuis 2012, et sont inférieures de 10% au budget pluri-annuel, qui promettait une progression (cf. ci-dessous).

Explication avancée par Agnès Saal: les chaînes de télévision, qui sont les principales clientes de l'INA, sont à la diète.

Mais il y a aussi une autre explication: les nouveaux tarifs de cession de droits mis en place par Mathieu Gallet en 2013. "L'évolution de la grille tarifaire représente une partie mineure (de 25% à 33%) dans la diminution du chiffre d'affaires en 2013", admet l'INA dans ses comptes.

Au final, Agnès Saal dit "tirer un bilan un peu contrasté de cette nouvelle grille. Le bilan n'a pas été aussi positif qu'imaginé. Mais la grille est arrivée au moment où la production audiovisuelle subissait un trou d'air monumental..."

Pour l'avenir, Agnès Saal promet de faire repartir à la hausse les ressources propres, mais d'inscrire dans le budget pluri-annuel des promesses "réalistes"...

Jamal Henni