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Ile-de-France: la majorité se déchire sur le budget culture

L'affiche de la dernière édition du Festival d'Ile-de-France n'aurait pas plu à la nouvelle majorité

L'affiche de la dernière édition du Festival d'Ile-de-France n'aurait pas plu à la nouvelle majorité - FIF

Frédérique Dumas, présidente UDI de la commission culture du conseil régional, pourrait perdre son poste pour avoir voulu augmenter les dépenses culturelles comme promis, durant la campagne, par Valérie Pécresse.

"La région Ile-de-France a le devoir de venir au secours de la culture. Elle doit prendre le relais de l’Etat défaillant pour soutenir le monde culturel. Je veux soutenir davantage la création. Je veux que tous les Franciliens puissent participer à ce bouillonnement créatif. On ne peut pas affirmer que la civilisation est attaquée et déserter la culture: la civilisation, c’est la culture".

Il y a un an et demi, quand Valérie Pécresse entendait le mot culture, elle promettait de sortir son carnet de chèques. Dans cette tribune publiée par Libération, celle qui était alors candidate à la présidence de la première région de France, fustigeait "la saignée budgétaire" sans précédent infligée par François Hollande à la culture. Saignée qui mettait "en péril les théâtres, les compagnies et les festivals locaux". Et elle promettait d'augmenter de 20% le budget de la culture si elle était élue...

Sortir le sabre

Mais depuis qu'elle a succédé au socialiste Jean-Paul Huchon, Valérie Pécresse a plutôt tendance à sortir son sabre quand elle entend le mot culture. Certes, le premier budget de la nouvelle majorité régionale, qui porte sur l'année 2016, affiche facialement une croissance de 6,6%. "Avec cette hausse, l’exécutif régional entend confirmer son soutien à la création, améliorer l’accès à la culture des Franciliens, et soutenir la croissance économique d'un secteur économique essentiel en Île-de-France qui participe à renforcer la cohésion sociale", annonçait fièrement le Conseil régional lors de son adoption.

Hausse en trompe l'oeil

En réalité, cette croissance est en trompe l'oeil. D'abord, une partie de la hausse provient du transfert vers le budget culture d'aides qui étaient jusqu'alors sur d'autres lignes budgétaires, comme le festival Solidays (800.000 euros), auparavant imputé sur le budget santé. "C'est Solidays qui demandait à être considéré comme un festival culturel", justifie la porte-parole de l'exécutif régional...

Surtout, cette hausse provient en totalité des dépenses d'investissement. Le budget prévoyait ainsi la création d'un nouveau "fonds d'investissement pour la culture" qui devait être doté de 12 millions d'euros. Mais, à quelques jours de la fin de l'exercice, ce fonds n'a toujours pas été créé. Et seule une petite partie (3,5 millions) des 12 millions annoncés a été effectivement consommée, en les réaffectant à des aides au cinéma et au théâtre.

Baisse encore plus drastique

En revanche, les dépenses de fonctionnement ont été réduites dans le budget 2016. En pratique, il s'agit des subventions versées pour faire tourner les organismes et manifestations culturelles. Des sommes qui, elles, sont assurément dépensées dans l'année.

Vincent Eches, délégué francilien du Syndeac (qui regroupe les salles subventionnées), le déplore: "Dans ce budget 2016, il y a un décalage entre les ambitions de la campagne et la réalité. Certes, le budget est comptablement en hausse, mais pas sur ce qui était mis en avant durant la campagne, qui relève des dépenses de fonctionnement."

Bras de fer en coulisses

En coulisses, l'élaboration du budget 2016 a donné lieu à un bras de fer entre l'exécutif régional et Frédérique Dumas, présidente UDI de la commission culture. Cette productrice de cinéma a notamment dirigé la filiale cinéma d'Orange où elle a co-produit The Artist ou Timbuktu. Elle a aussi présidé des syndicats professionnels du cinéma, ou la commission d'agrément du CNC (Centre national du cinéma).

Selon Frédérique Dumas, "l'exécutif régional avait initialement proposé une baisse de 20% des dépenses de fonctionnement, et de 30% des dépenses d'investissement, mais nous l'avons convaincu d'appliquer des baisses moins drastiques". Finalement, l'exécutif régional a soumis au vote des dépenses de fonctionnement en baisse de 17%. Par voie d'amendement, les conseillers régionaux UDI sont parvenus à limiter la baisse à 11,6%.

Nouvelle passe d'armes

Une seconde passe d'armes entre Valérie Pécresse et Frédérique Dumas a eu lieu le mois dernier. L'exécutif régional décide alors de réduire de 1,57 à 0,5 million d'euros la subvention versée en 2017 au Festival d'Île-de-France, un événement musical vieux de 40 ans. Etant donné que ce festival vit à 80% de cette subvention, cette baisse signe logiquement l'arrêt de mort du festival, qui a voté sa liquidation le 8 décembre... Cette décision a suscité un tollé dans la filière musicale, mais aussi de la part de Frédérique Dumas, qui s'est opposée à la méthode employée, et a été la seule élue de la majorité à ne pas voter cette liquidation.

Interrogée, la porte-parole de l'exécutif régional souligne que le budget 2017, qui sera discuté par le conseil régional du 23 au 26 janvier, sera globalement en hausse de 4%.

Le bras de fer dégénère

Le 8 décembre, Valérie Pécresse contre-attaque. Ce jour là, la commission culture devait se pencher sur les aides au cinéma. Mais l'exécutif régional s'est opposé à ce que Frédérique Dumas préside la séance, invoquant un conflit d'intérêt. Au cabinet de Valérie Pécresse, on explique: "le service juridique de la région a estimé que Frédérique Dumas était en conflit d'intérêt potentiel concernant les aides au cinéma. Dès lors, Frédérique Dumas ne pouvait donc pas présider la commission culture lorsque cette commission examine les aides au cinéma". Précisément, le service juridique a produit une note expliquant que "la société de production de Frédérique Dumas est éligible" aux aides régionales, d'où un conflit d'intérêt.

Mais Frédérique Dumas répond: "il n'y a aucun conflit d'intérêt, car je me suis engagée par écrit à ne demander aucune subvention de la région au cours de mon mandat. J'ai d'ailleurs saisi le 20 décembre la commission d'éthique régionale pour qu'il n'y ait absolument aucun doute. J'avais auparavant demandé à Valérie Pécresse de saisir cette commission, mais, étrangement, elle n'a pas souhaité le faire..."

Finalement, le 8 décembre, Frédérique Dumas a refusé de céder sa place, et a même reçu le soutien de la gauche. Corinne Rufet, élue EELV au sein de la commission culture, raconte: "Cette histoire de conflit d'intérêt est comique et surtout lamentable. Comment expliquer qu'on découvre seulement maintenant un conflit d'intérêt, alors que Frédérique Dumas préside depuis un an la commission? Cette accusation survient comme par hasard au moment où Frédérique Dumas exprime son opposition."

"Valérie Pécresse veut mon départ"

Le 8 décembre, l'exécutif régional fait finalement machine arrière et retire de l'ordre du jour l'examen des aides au cinéma. Mais c'était reculer pour mieux saute. Une semaine plus tard, le 15 décembre, les élus Républicains démissionnent de la commission culture. Un départ collectif qui entraînera automatiquement la désignation d'une nouvelle commission culture, et probablement d'un nouveau président, à la place de Frédérique Dumas.

Celle-ci explique: "Valérie Pécresse avait déjà souhaité mon départ en avril lorsque je m'étais opposée à la baisse des crédits de la culture, et tente une nouvelle fois de me faire partir. Je pose un problème parce que je donne mon avis, que le plus important pour moi c’est être exigeante par rapport à nos ambitions, à nos engagements de campagne, et respectueuse sur le plan humain du travail de terrain mené par chacun. Bref, parce que je refuse le 'Valérie veut que'".

L'élue écologiste Corinne Rufet donne raison à sa collègue UDI: "Valérie Pécresse considère que les présidents de commission doivent être le doigt sur la couture du pantalon. Elle veut tout maîtriser et fonctionne de manière autocratique".

Au cabinet de la présidente de la région, on répond que "ce sont les élus Républicains, et non Valérie Pécresse, qui ont provoqué cette nouvelle élection à la tête de la commission culture. Il n' y a pas de problème de personne. On ne peut pas parler de division, car Frédérique Dumas s'est mise individuellement en marge. Lors d'une réunion lundi 19 décembre avec l'exécutif régional, le groupe UDI s'est félicité du travail accompli par la majorité, et personne n'a soulevé la question de Frédérique Dumas, qui n'était pas là."

Ralliement à Macron

Mais Frédérique Dumas dérange aussi la droite car elle a décidé de rallier Emmanuel Macron. Pour elle, le leader d'En Marche! "a le courage d'être libre. Il faut mettre fin à la soumission systématique à la majorité politique à laquelle on appartient, quoi qu’elle dise, quoi qu’elle fasse".

En attendant, ce ralliement lui a d'ores et déjà valu d'être suspendue par l'UDI de sa fonction de secrétaire nationale à la culture...

Mise à jour: Hamida Rezeg a été élue présidente de la commission culture de la région, à la place de Frédérique Dumas.
De son côté, la commission d'éthique régionale a estimé que "les responsabilités professionnelles de Frédérique Dumas n'impliquent pas par elles-mêmes que Frédérique Dumas s'abstienne de prendre part à toute délibération relative à l'activité cinématographique. En revanche, Frédérique Dumas doit bien entendu s'abstenir de siéger lorsqu'une délibération concerne soit sa société, soit une société concurrente ou présentant des liens étroits avec elle. Il n'est cependant pas nécessaire que Frédérique Dumas s'abstienne de prendre part aux autres délibérations, et notamment à celles qui traitent de façon générale des aides régionales au cinéma et à l'audiovisuel".

Le budget culture de la région Ile-de-France (en millions d'euros)

Budget 2015

Exécuté: 83,2 millions dont 63,8 millions fonctionnement et 19,4 millions investissement

Budget 2016

Version initiale: 64,3 millions dont 50,7 millions fonctionnement et 13,6 millions investissement

Version soumise au vote: 88,7 millions dont 53,1 millions fonctionnement et 35,6 millions investissement

Version adoptée: 88,8 millions dont 56,4 millions fonctionnement et 32,4 millions investissement

Jamal Henni