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Diversité à la télévision: en fait-on trop ou pas assez?

Dialogue de sourds entre ceux qui réclament des mesures coercitives et ceux qui les refusent

Dialogue de sourds entre ceux qui réclament des mesures coercitives et ceux qui les refusent - BFM Business

TF1, M6 ou Canal Plus jugent satisfaisants leurs efforts de représentation des minorités. Mais cette auto-satisfaction est largement critiquée.

"Comme cela arrive souvent en matière de diversité, il y a une ligne de fracture entre entre ceux qui pensent que ça va, et donc qu'il ne faut pas vraiment changer les procédures, et ceux qui pensent que ça ne va pas, et donc qu'il faut changer les choses". Le scénariste Frédéric Krivine a bien résumé les échanges du colloque sur la diversité organisé mardi 6 octobre par le CSA (Conseil supérieur de l'audiovisuel).

Ceux qui pensent que ça va, ce sont la plupart les chaînes de télévision, qui se sont accordées un satisfecit en faisant la litanie des visages colorés mis à l'antenne.

Auto-satisfaction de TF1, M6, Canal Plus

TF1 a mis en avant sa fondation, qui propose des contrats d'apprentissage de deux ans à des jeunes des "quartiers populaires"... oubliant juste de dire que, depuis sa création en 2007, seulement 77 jeunes en ont bénéficié -dans un groupe qui emploie près de 3.000 personnes...

Même auto-satisfaction chez Marie-Christine Saragosse, patronne de France 24 et RFI. Ou chez Jean-Christophe Thiery, le nouveau président du directoire de Canal Plus: "la diversité irrigue beaucoup nos programmes. Les programmes en clair sont même maintenant monopolisés par les femmes..."

Son homologue de M6 Nicolas de Tavernost a lui aussi dressé un bilan globalement positif: "tout ne va pas bien, mais nous avons beaucoup progressé. Les antennes représentent bien la diversité. M6 travaille très bien. Ce n'est pas de sujet majeur où M6 ne ferait pas son travail."

Mais, parmi ceux qui pensent que ça ne va pas, il y a le président du CSA lui-même, Olivier Schrameck. "La sous-représentation des 12 millions de personnes handicapées est patente, avec seulement 0,7% de personnes représentées dans les programmes. De leur côté, les personnes âgées occupent une place en retrait en regard de leur place dans la société, et surtout empreinte de stéréotypes souvent dévalorisants. Quant aux jeunes, ils se reconnaissent de moins en moins dans nos programmes".

Où sont les gros et les pauvres?

Surtout, il y a aussi des diversités tabous dont on ne parle jamais. "Quand quand vous allez voir un responsable de chaîne et que vous proposez une série policière dont le héros est noir, même très très noir, vous avez beaucoup beaucoup de chances. Mais si vous proposez un héros qui est gros, vous avez bien moins de chances...", a expliqué Frédéric Krivine, qui a aussi regretté qu'on ne voie "pas beaucoup d'ouvriers dans les fictions". 

Pascal Josèphe, ancien n°2 de France Télévisions, abonde: "le principal problème, ce sont les 10 millions de Français qui sont sous le seuil de pauvreté. Les ignorer provoque des désastres dans les urnes".

Divergences sur les statistiques ethniques

Plusieurs intervenants ont donc proposé des mesures radicales pour faire avancer les choses. Pascal Josèphe, le PDG de NextRadioTV Alain Weill, la sénatrice écologiste Esther Benbassa, et la directrice éditoriale de la chaîne allemande WDR Sonia Mikich ont tous plaidé pour des statistiques ethniques: "c'est une évidence nécessaire pour mener une politique", a assuré cette dernière.

Pour Alain Weill, "les statistiques ethniques ne me font pas peur du tout. Les pays où cela avance le plus, ce sont ceux où il y a des quotas et des statistiques ethniques. Le spectateur, lui, compte, c'est chiffré dans son inconscient. A un moment, il faut être pragmatique et concret, dire les choses. Cela ne fera pas monter le Front National". Pour le PDG de BFM TV (propriétaire de ce site web), "la France bouge lentement. Si ça ne bouge pas vite, on aura des problèmes de cohésion dans notre pays. Si nous ne représentons pas la réalité de la société française, il y aura une perte de confiance. C'est donc notre intérêt".

Mais Olivier Schrameck est réticent: "il ne s'agit pas de se fonder sur des catégories ethniques que proscrit la loi Républicaine". D'où la solution -un peu hypocrite- adoptée par le gendarme de l'audiovisuel pour son baromètre créé en 2009: compter les "non blancs" vus à l'antenne.

"Se donner bonne conscience"

Frédéric Krivine a proposé de lancer un concours pour la production d'une fiction TV: "je crois beaucoup aux incitations financières et concrètes. Cela permettrait de faire des oeuvres qui ne se feraient pas autrement, d'avoir mécaniquement un apport de sujets. En revanche, si on oblige les auteurs, on risque de ne pas avoir d'excellents résultats". Une proposition fraîchement accueillie par Nicolas de Tavernost: "cela permettra de se donner bonne conscience pendant six mois". De même que par l'humoriste Kheiron: "nous voulons gagner aux Césars, pas à un prix pour les Noirs et les Arabes qui ont réussi. Cela nous stigmatise encore plus!"

"La parité, c'est un quota"

La plupart des intervenants ont proposé de durcir les obligations des chaînes. "Il est difficile de faire progresser avec de généreux conseils. Aux Etats-Unis, les médias n'auraient pas bougé s'ils n'avaient pas été obligés", a plaidé Pascal Josèphe, soulignant que moult pays avaient adopté avec succès des "mesures coercitives": Etats-Unis, Allemagne, Scandinavie, Australie, Canada... "Et, s'il faut aller plus loin, il y a la discrimination positive, qui est une bombe atomique, mais qui doit être regardée de près".

La productrice Carole Bienaimé-Besse a abondé: "la parité, d'une certain manière, c'est un quota". Elle a cité l'exemple de la chaîne britannique Channel Four, où des objectifs chiffrés ont été assignés: 20% de l'effectif représentant la diversité en 2020, et 6% des orientations sexuelles différentes. "C'est efficace et ça marche: si les objectifs ne sont pas respectés, les cadres n'ont pas leur bonus". 

Talent ou copinage?

Evidemment, un tel discours a été mal reçu par certaines chaînes. "Nous n'aimons pas tellement les contraintes. On mise sur les gens car ils ont du talent", a répondu Nicolas de Tavernost, qui a toutefois admis: "dans la télévision, les recrutements se font beaucoup par cooptation. Il y a donc certainement un effort interne à faire en matière de ressources humaines".

Mais Denis Olivennes, président d'Europe 1, a admis: "mes prédécesseurs n'étaient pas racistes. Mais on avait une radio d'hommes blancs, qui a reproduit pendant des années une radio d'hommes blancs. On reproduit le même modèle implicite de reproduction. Moi même, j'ai été élevé dans le modèle d'une République une et indivisible. Mais ce raisonnement menait à une antenne monocolore". Europe 1 a donc mené une politique volontariste: "le nombre d'émissions animées par des personnes issues de la diversité est passé de zéro à trois en deux ans. On les a recrutés parce qu'ils avaient du talent mais aussi pour surmonter le handicap de leur origine".

Enfin, et non des moindres, un des rares patrons de chaînes à ne pas verser dans l'auto-satisfaction a été Delphine Ernotte, la nouvelle PDG de France Télévisions -aidée toutefois par le fait qu'elle n'a aucun bilan à défendre... "Nous ne sommes toujours pas exemplaires, ou pas toujours exemplaires", a-t-elle admis, voulant "passer d'une obligation de moyens à une obligation de résultats". Elle a annoncé plusieurs mesures concrètes, notamment la fixation d'objectifs chiffrés, la mise en place de chiffrages internes "permettant de marquer de là où l'on part", et une réflexion avec les auteurs de fiction sur les stéréotypes. 

En conclusion, le ministre de la ville et de la jeunesse Patrick Kanner s'est voulu consensuel. Il a proposé "que chaque media se fixe des objectifs en termes de diversité, même si c'est la piste la plus difficile. Je préfère être positif que dans la logique de contrainte. Mieux vaut convaincre en la matière. Mais comment progresser si on n'est pas capable d'objectiver quoique ce soit?"

Jamal Henni