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Comment Bolloré "contrôle" le contenu de ses médias

L'industriel breton entend conserver le "final cut" du contenu

L'industriel breton entend conserver le "final cut" du contenu - Pierre Verdy AFP

Vincent Bolloré entend avoir personnellement le "contrôle éditorial" des médias qu'il possède, et l'assume crânement.

Mercredi 29 juillet, Mediapart a révélé que Vincent Bolloré était personnellement intervenu pour interdire la diffusion sur Canal Plus d'un documentaire critique sur le Crédit Mutuel, l'une des banques préférées de l'industriel breton.

Cet épisode suit de peu celui de l'affaire des Guignols, dont les auteurs ont été limogés et l'audience réduite (via une migration du clair vers le crypté), apparemment à la demande expresse du président du conseil de surveillance de Vivendi (propriétaire de Canal Plus).

"Je dois avoir le contrôle de l'éditorial"

Surprenant? Pas vraiment. L'indépendance éditoriale ne fait pas partie de l'ADN de Vincent Bolloré, et il l'assume crânement. En 2007, il déclare à Télérama: "je ne suis pas un investisseur financier, je suis un investisseur industriel. Je dois donc avoir le contrôle de l'éditorial".

Peu après, il envisage de racheter le quotidien La Tribune, et reçoit à cette occasion ses journalistes. "Bolloré nous a dit que, dans ses journaux, c'est lui qui avait le final cut", se souviennent plusieurs journalistes présents à ce rendez-vous.

Même discours le 6 juillet dernier, devant le top management de Canal Plus, où il assure: "celui qui paye décide", à en croire le Point.

Interventionnisme éditorial

Et les exemples de cet interventionnisme éditorial sont multiples. Par exemple, dans son quotidien gratuit Direct Matin, il "passe ainsi tous les jours ou presque serrer les mains de ses troupes... et corriger un titre ou un papier. Et c'est sa femme, Anaïs Jeanneret, une ancienne actrice, qui choisit régulièrement les sujets des pages économie et les titres de une", raconte Télérama, qui cite une ancienne journaliste: "ce n'était pas désagréable de travailler avec lui. Il est très intelligent, charmant, élégant. Simplement, il faut oublier d'être journaliste"

Deux cas de censure ont même fait grand bruit, à l'époque où le quotidien gratuit était co-détenu par le Monde, qui fournissait dans ce cadre une page par jour. En 2007, un article critique sur la police française fourni par Courrier international, magazine du groupe Le Monde, passe à la trappe. "C'est Vincent Bolloré lui-même qui aurait pris cette décision", accuse alors Alexandre Levy, chef de service à Courrier international.

"Nous avons une charte éditoriale prévoyant que nous faisons un journal neutre. Là, on avait un article qui était extrêmement désagréable pour la France parce qu’il comparait ce que faisaient ses fonctionnaires à ce qui se passait au temps de l’URSS", se défend le groupe Bolloré, qui, face au tollé, finira par publier l'article.

"Ne pas se fâcher avec ses amis"

Rebelote en 2009. Un article fourni par le Monde et qui critique le pass Navigo est supprimé à la dernière minute. L'affaire est révélée par Rue 89, qui estime que l'industriel breton n'a pas voulu fâcher la RATP, qui distribue le quotidien gratuit de Bolloré.

Finalement, les liens avec Le Monde seront débouclés. Le journaliste François Bonnet, chargé au quotidien du soir de ce partenariat, racontera alors comment il avait vécu ces relations: "Vincent Bolloré ne fait pas du journalisme, ce n’est pas son métier. Il ne sait pas ce qu’est un journal. Son obsession est de ne pas se fâcher avec ses pairs, ses amis, les gens avec qui il est en affaires. Par ailleurs, on connaît les orientations politiques de Bolloré. Le journal est à sa main et il fait ce qu’il veut. Il suffit de regarder les unes des gratuits de Bolloré qui sont des photos publicitaires du gouvernement [Fillon]".

Complaisance envers les dictateurs africains

A plusieurs reprises, le quotidien gratuit sera l'objet de la risée générale pour ses articles élogieux sur tel ou tel potentat africain qui -par un pur hasard- est en affaires avec Bolloré.

En 2007, lorsque Paul Biya vient à Paris, le président camerounais fait la une du quotidien gratuit. Il y déclare, au milieu d'un article globalement positif: "notre système démocratique fonctionne normalement". Cette visite de Paul Biya "est pourtant passée inaperçue dans les autres médias", et "on remarquera que le groupe Bolloré a de très nombreux intérêts en Afrique et notamment au Cameroun", déplore alors le SNJ.

La même année, le quotidien gratuit consacre quatre pages (dont la une) à Blaise Compaoré. L'article est, là encore, positif pour le président du Burkina Faso: "artisan du dialogue", "talents de diplomate"... Il omet de rappeler que Blaise Compaoré est arrivé au pouvoir via un coup d'état sanglant, préférant indiquer: "en octobre 1987, Compaoré remplace Sankara, qui a été assassiné".

Autopub pour Autolib

Toujours en 2007, le président sénégalais Abdoulaye Wade a droit à la fois à une invitation sur le plateau de la chaîne du groupe Direct 8 (devenue D8), et à la une du quotidien gratuit, qui le qualifie de "grand d'Afrique".

Rebelote en 2008, avec une interview complaisante du président gabonais Omar Bongo. La mini-biographie qui l'accompagne souligne qu'il a "instauré le multipartisme"...

Enfin, et non des moindres, le quotidien gratuit a toujours accordé un large (et positif) écho aux activités du groupe, que ce soit les voitures Autolib ou la chaîne de télévision D8. Notamment, le programme télévisé en fin de journal a toujours accordé à D8 une place plus importante qu'aux autres chaînes TNT. 

Jamal Henni