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Audiovisuel public: le gouvernement abat ses cartes

Après des mois de réflexion, le gouvernement annoncera lundi ses projets de réforme. Mais les options les plus radicales semblent avoir été écartées.

Enfin! Avec plusieurs mois de retard, le gouvernement va enfin faire part ce lundi 4 juin de ses arbitrages concernant l'audiovisuel public. Le secret ayant été bien gardé, on sait peu de choses sur ce qui va finalement sortir du chapeau. L'Elysée a juste esquissé les grandes lignes dans une déclaration à l'AFP le 25 mai: 

"La logique globale est d'investir davantage dans les contenus de qualité et moins dans les diffuseurs. Sera installé un groupe de personnalités qui sera chargé de travailler sur les orientations fixées par le gouvernement. L'idée n'est pas un big bang institutionnel ou de recréer l'ORTF, mais d'avoir davantage de synergies entre les différents groupes, dans les fonctions support et en région. La question n'est pas de savoir s'il y a trop de chaînes, mais de [leur] diffusion. Ce qui compte est d'apporter des contenus, comme dans les domaines éducatif, de la jeunesse ou culturel, et d'avoir une plus forte présence vers le public, sans nécessairement par des chaînes de la TNT".

Néanmoins, certaines hypothèses ont été écartés ces derniers mois, tandis que d'autres se renforçaient. Revue de détail.

Les chaînes hertziennes

Aujourd'hui, le service public comprend six chaînes sur la télévision numérique terrestre (France 2, France 3, France 4, France 5, France Ô et franceinfo) et sept radios (France Inter, France Culture, France Musique, France Bleu, FIP, France Info et Mouv').

Dans son programme présidentiel, Emmanuel Macron évoquait une réduction du nombre de chaînes, afin de "concentrer les moyens sur des chaînes moins nombreuses". 

En novembre, le ministère de la Culture a proposé, dans sa contribution au Comité action publique 2022, de supprimer France Ô, et d'arrêter la diffusion hertzienne de France 4 et du Mouv', pour les cantonner au web. Il y a deux semaines, l'Opinion abondait, prédisant une suppression de France Ô et l'arrêt de la diffusion terrestre de France 4, au prétexte d'une fusion avec France 5. 

Interrogé lundi 21 mai dans les 4 Vérités sur France 2, le député LREM Gabriel Attal est allé dans ce sens: "Il est illusoire de penser que les jeunes vont revenir vers du hertzien, du linéaire. il faut regrouper les talents et les moyens pour créer un vrai média digital. Je pense notamment à France 4 et au Mouv'. Il ne s'agit pas de supprimer des chaînes, mais de mieux allouer les moyens sur le numérique pour s'adresser aux jeunes". 

En tous cas, la fin de la diffusion terrestre de France 4 libérerait le canal 14, qui pourrait être repris par franceinfo:

L'organisation

Le programme d'Emmanuel Macron promettait de "rapprocher les sociétés audiovisuelles publiques". Une phrase floue, qui autorise de multiples interprétations. 

La plus radicale est une fusion entre France Télévisions et Radio France, mais cette piste semble exclue. "À ce stade, nous ne privilégions pas le meccano institutionnel consistant à créer une nouvelle entreprise unique", a déclaré Françoise Nyssen au Sénat le 20 février. 

Autre piste, moins radicale: créer une holding commune. Cette piste était surtout défendue par Marc Schwartz, co-auteur du programme d'Emmanuel Macron puis directeur de cabinet de Françoise Nyssen rue de Valois. Cette piste figurait notamment notamment dans la réponse du ministère de la Culture au Comité action publique 2022. Mais elle est en perte de vitesse suite au limogeage de Marc Schwartz début janvier. 

Une autre idée a ensuite émergé: nommer le même un président pour toutes les sociétés, flanqué de directeur généraux distincts pour chaque entreprise. Il y a trois mois, le Monde affirmait que c'était la piste défendue par la ministre de la Culture Françoise Nyssen. Elle a été remise sur la table vendredi 1er juin par le député LREM Gabriel Attal: "Je crois qu'une gouvernance commune des sociétés permettrait d'avancer plus rapidement avec plus de synergies", recommandant "un ou une chef d'orchestre de l'audiovisuel public".

Une dernière piste a été évoquée il y a quelques jours dans l'Opinion: rassembler les dirigeants de chaque entreprise dans une instance collective. Cette dernière piste permet de laisser en place les dirigeants actuels, contrairement à toutes les précédentes, qui les faisait partir avant le terme de leur mandat. 

La gouvernance

Les patrons de l'audiovisuel public sont actuellement nommés par le CSA (Conseil supérieur de l'audiovisuel), autorité publique indépendante. 

Dans son programme présidentiel, Emmanuel Macron promettait: "Les conseils d’administration seront plus indépendants et plus ouverts dans sa composition. Ils seront chargés de désigner les dirigeants, après appel public à candidatures". Peu après, il précisait sa pensée dans Télérama: "Je souhaite un modèle inspiré de celui de la BBC: un conseil d’administration de personnalités irréprochables -désignation qui peut passer par un débat à l’Assemblée nationale- aura en charge la nomination de dirigeants qualifiés".

Après l'élection, Françoise Nyssen a juste promis une "modernisation" et une "évolution" du mode de nomination, sans plus de détails. 

En décembre, le sénateur LREM André Gattolin a déposé une proposition de loi instaurant une telle nomination par les conseils d'administration. En pratique, ce texte proposait que l'Etat nomme 80% des membres de ces conseils. Il permettait aussi d'interrompre avant terme les mandats des dirigeants en place. Très critiqué au sein même de LREM, ce texte n'a toujours pas été inscrit à l'ordre du jour. 

Des offres communes

En décembre, France Télévisions, Radio France, France Médias Monde et l'INA ont proposé une "plate-forme numérique intégrée commune" dans le domaine culturel, reposant sur une grille non linéaire et un "player central", indique un texte commun (cf. document ci-dessous). 

L'INA et France Télévisions ont aussi proposé de mettre en commun leurs services de vidéo-à-la-demande par abonnement. 

Puis, à la demande du gouvernement, les sociétés de l'audiovisuel public ont élaboré trois autres offres communes ciblant les jeunes:

-"un média global consacré aux 13-30 ans, qui serait diffusé à la fois sur les antennes linéaires des sociétés, sur le digital, et sur les réseaux sociaux, sous une marque commune".

-une offre éducative et pédagogique, "à destination de la communauté éducative mais aussi du grand public"

-une offre d'éducation aux médias et de lutte contre les fake news, qui sera hébergée chez franceinfo: et dont une première version sera "proposée prochainement". 

Les synergies en région

C'est la piste de coopération la plus avancée. En décembre, France Télévisions et Radio France ont proposé "la mise en commun de certaines tranches horaires de France 3 et France Bleu, notamment les tranches du matin", indique leur texte commun. Cette coopération pourrait s'étendre à "l'actualité sportive et culturelle, la vie pratique". Mais aussi à "des offres numériques communes d'information locale, sans exclure a priori d'autres acteurs: presse quotidienne régionale, chaînes locales". 

Il y a un mois, le directeur général délégué de France Télévisions Takis Candilis annonçait "le lancement en septembre une phase d'expérimentation pour créer par exemple une matinale commune, avec des news et des services de proximité, mais aussi des émissions sur des questions de vie quotidienne et un nouveau rendez-vous d'information politique régional, entre autres. Si les tests fonctionnent, on pourrait imaginer un changement de grille début 2019".

Cette expérimentation de matinale commune aura lieu en Ile-de-France, a précisé France 3 à Satellifax

Les synergies de moyens

En décembre, France Télévisions, Radio France, France Médias Monde, l'INA et Arte ont proposé, dans un document commun, une liste de synergies de leurs moyens de production:

-mise en commun entre France Télévisions et Arte des investissements dans la fiction

-mutualisation des offres en espagnol d'Arte et France Médias Monde, en linéaire et en numérique

-bureaux communs entre Radio France et RFI dans 5 capitales étrangères

-regroupement des activités de formation de l'INA, France Télévisions et Radio France

-rapprochement éventuel des régies publicitaires de France Télévisions et Radio France, via une co-entreprise, un GIE ou une régie commune

-mutualisation des achats, des études d'audience, du lobbying à Bruxelles...

Les économies

Même si dépenser moins d'argent n'est pas l'objectif affiché, la quasi-totalité des mesures évoquées vont dans ce sens. 

Durant sa campagne, Emmanuel Macron avait déclaré dans Télérama: "les politiques d'accès à la culture bénéficieront en priorité de réallocations venant, par exemple, de l'audiovisuel public où il y a un très gros budget".

Il y a un mois et demi, les Echos ont affirmé que le gouvernement visait 500 millions d'euros d'économies, sur un budget actuel de 3,9 milliards d'euros. La rumeur a même parlé d'un milliard d'euros...

Quant aux effectifs, la réponse du ministère de la Culture au Comité action publique 2022 indiquait: "départs non volontaires difficiles à éviter". 

Mais Matignon a indiqué à Reuters qu'aucun chiffrage ne sera évoqué lundi 4 juin. 

Un ancien dirigeant de France Télévisions conclut: "tous les pays endettés ont réduit le budget de leur audiovisuel public. Reste que ce qui coûte le plus cher sont les salariés, le réseau régional et les doublons entre France 2 et France 3, notamment en matière d'information. Toutefois, s'y attaquer reste explosif politiquement. Les mesurettes évoquées se contentent donc toucher à des activités périphériques".

Jamal Henni