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Christian Giacomini (Rumeur Publique): "Je suis là pour faire briller les autres"

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Alors que la grand-messe de la tech, le CES, battait son plein à Las Vegas, nous avons rencontré le patron de Rumeur Publique, grosse agence de relations publiques et de conseil, référence dans ce secteur. Christian Giacomini l'a créée il y a trente ans. Portrait.

C’est drôle pour un spécialiste des relations publiques de ne pas aimer être mis en avant. Christian Giacomini déteste ça. Il préfère « rester dans l’ombre ». Et il le fait si bien qu’on ne trouve quasiment rien sur lui sur internet, alors qu’il a fondé l’une des plus grosses agences de relations publiques, LA référence dans le secteur de la tech, connue jusque dans la Sillicon Valley. Rumeur Publique a par exemple accompagné Apple pendant quinze ans et gère aujourd’hui la communication de plus de soixante groupes comme Salesforce, Mazars, Visa, BNP Paribas, La Poste ou Hyperloop… « Dans une entreprise comme la mienne, précise Christian Giacomini, quand je recrute des gens, je leur explique qu’ils ne sont pas là pour se mettre en valeur, mais pour mettre en valeur les autres. Je ne suis pas là pour briller, mais pour transmettre et faire briller les autres ». D'ailleurs, après y être allé plusieurs années de suite, il a décidé de se faire représenter cette fois au Consumer Electronic Show (CES), le grand rendez-vous annuel de la tech, à Las Vegas. Et c'est bien parce que son entreprise vient de fêter ses trente ans qu'il accepte de parler de lui, résigné, mais avec le sourire. « Ça fait trente ans qu’on s’éclate, résume Christian Giacomini. Trente ans qu’on accompagne la révolution du secteur de la tech et qu’on travaille avec les plus grands de cet univers-là. On est au cœur de la révolution ». Il y a un an, l’agence a quitté le centre de Paris pour un immeuble neuf à Saint-Denis, aux portes de Paris. Les cinquante-cinq salariés de l’entreprise évoluent dans ces locaux très modernes, avec plusieurs espaces, des grands et des plus petits très cosy, une bibliothèque, une table de ping-pong, une salle de sport… Il y a beaucoup de jeunes, mais plus d’un quart des effectifs sont là depuis plus de dix ans. Les bureaux des chefs sont totalement vitrés, transparents.

« B.Tapie m'a donné envie d'entreprendre »

« Feel like a butterfly, sting like a bee », dit l’affiche qui trône dans celui de Christian Giacomini. Une phrase mythique de Mohammed Ali. Le patron de Rumeur Publique est mordu de boxe anglaise, qu’il pratique quatre à cinq heures par semaine. Dans son bureau, aussi, il y a des figurines de Bonaparte, de Joséphine de Beauharnais, de Pascal Paoli, figure emblématique de Corse et il y a plusieurs maillots du club de foot de Bastia.

Né sur l'Ile de beauté, Christian Giacomini, 54 ans, y a passé les premières années de sa vie avant d’aller en région parisienne, où ses parents avaient trouvé du travail. Sa mère en tant qu’institutrice et son père à la Compagnie Générale Maritime (ex CMA-CGM). Il aurait voulu faire l’école hôtelière de Lausanne, mais il a passé un peu trop de temps à fêter son bac et les frais de scolarité, de toutes façons, étaient trop élevés. Alors, il est allé en fac de droit, où il a rencontré Christophe Ginisty, qui est devenu son associé, fondu, comme lui, de nouvelles technologies. « Ce qui m’amusait, dit Christian Giacomini, c’était d’entreprendre ». Il parle assez vite, passionné. Rend hommage à l’impulsion donnée alors par Bernard Tapie : « Ce n’est pas très à la mode de dire ça aujourd’hui, précise-t-il, mais il faut rendre à César ce qui est à César : Bernard Tapie m'a donné envie d'entreprendre, comme à un grand nombre de jeunes de ma génération ».

Comme pour beaucoup d’entrepreneurs, les débuts ont été chaotiques, ils ont « appris en marchant ». Il a fallu beaucoup de travail et une bonne dose de culot, qui leur a permis de décrocher leur premier gros contrat, avec Hewlett Packard. « On était deux, se rappelle Christian Giacomini. On avait 25 et 26 ans et on leur a dit qu’on était quatre, cinq, ou une dizaine… On était en concurrence avec l'un des gros acteurs de la communication de la place de Paris. Hewlett Packard nous a donné notre chance de montrer de qu’on avait dans le sac! Grâce à eux, on a pu décoller, je n’oublierai jamais cette entreprise ». Dotés tous deux d’une solide culture générale, les associés ont appris rapidement et l’entreprise a progressé, progressé, progressé… jusqu’à l’éclatement de la bulle internet, dans les années 2000.

« On a failli exploser en vol » 

« On a failli exploser en vol. On a failli disparaitre », lâche-t’il, visiblement encore très marqué. Le duo n’a d’ailleurs pas survécu à la crise. Christian Giacomini raconte le redressement judiciaire et comment, pendant sept longues années, il a mis un point d’honneur à tout rembourser, un million trois cent mille euros. « Je n’aurais jamais tenu sans ma famille et les salariés », dit-il. Mais ça m’a permis de me renforcer et aujourd’hui, je n’ai plus peur de grand chose ». Avec sa femme Zahra, ils sont à la tête d’une famille recomposée. À eux deux, ils ont quatre grands enfants.

Quand on évoque des sujets plus personnels et le potentiel impact de ces années difficiles, Christian Giacomini s’arrête, visiblement très ému: « Je n’oublie jamais d’où je viens, lâche-t-il, c’est tout. Ca m’a permis de ne jamais perdre la tête ». Il cite son village du sud de la Corse, auquel il est particulièrement attaché, ses « racines paysannes », ses grands-parents… « Vous voyez, sourit-il, c’est pour ça que je ne fais pas ce genre d’exercice, parce que je me mets à poil »!

Cette sensibilité, mais aussi un côté fidèle et attachant sont des particularités qui reviennent souvent quand on interroge des proches de Christian Giacomini. Comme Thomas Boullonnois, Directeur Conseil Planning Stratégique chez Rumeur Publique. Il y travaille depuis vingt ans. Il se rappelle notamment une des toutes premières fois où il l’a vu présenter son projet (« pitcher ») à l’entreprise Business Object, qui est devenue depuis une filiale du géant allemand SAP : « Je l’ai vu avoir les larmes aux yeux quand il pitchait devant le grand patron, raconte Thomas Boullonnois. Christian Giacomini est quelqu’un d’extrêmement passionné, qui a la passion de se mettre au service d’une entreprise et quand il prend un compte, il met ses tripes dedans ». 

Sans filtre avec les patrons 

Loin d’être une faiblesse, Christian Giacomini a fait de cette sensibilité une force, selon Thomas Boullonnois, avec qui s’est noué une relation quasi-filiale: « Il crée un lien de confiance et de proximité avec les gens, raconte-t-il. Les patrons reviennent le voir. Ce ne sont pas des liens factices et le parler-vrai, ça fait une vraie différence dans ce milieu de la communication, qui a quelque chose de très factice, qui peut vite être désagréable ». Cette sincérité, Christian Giacomini l’a aussi quand il s’agit de dire à un client ses quatre vérités. Bertrand Diard, le fondateur de Talend, éditeur de logiciel spécialisé dans le big-data, en a fait l'expérience : « Christian est quelqu’un de très droit, décrit-il, qui ne passe pas par quatre chemins. Des tonnes de fois il m’a bousculé, brutalisé… c’est parfois difficile, mais ça fait un peu de bien qu’on ne nous brosse pas dans le sens du poil. » Comme Hewlett Parckard pour Rumeur Publique à l’époque, Christian Giacomini a été déterminant pour Talend, pépite française désormais côtée au Nasdaq: « Il s’est donné corps et âme pour pitcher notre aventure, raconte Bertrand Diard. Il s’est approprié notre histoire et il n’a jamais voulu la lâcher. C’était assez courageux à l’époque, alors qu’il y avait 99,9% de chance pour que ça râte! »

Visionnaire

Le patron de Rumeur Publique n’est pas un homme de cour, mais il est respecté pour son expérience et ses compétences dans le secteur de la tech. « Il a un profil unique sur la place de Paris, résume Bertrand Diard. Ils ne sont pas beaucoup à avoir survécu à 2000 ». Même son de cloche du côté d’Olivier Derrien, patron France de l’éditeur de logiciels Salesforce, pour qui Christian Giacomini a « toujours un coup d’avance ». Il a « un vrai savoir-faire » et « des capteurs partout dans la Silicon Valley », confirme un proche. Un autre salue sa capacité à dénicher des tendances. Tous décrivent un gros travailleur, extrêmement exigeant, qui passe des heures à apprendre, en lisant des livres et des revues américaines. Sur son bureau d’ailleurs l’attendent The Economist et The Harvard Business Review. « Ce qui me fait avancer, explique Christian Giacomini, c’est le fait d’apprendre. Il faut toujours être en haut de la vague ». Ainsi, il continue à prendre des cours d’anglais pour se mettre constamment à niveau. « Il a une grosse réflexion sur ce que va être le monde digital, raconte encore un de ses amis. Il a une vraie valeur ajoutée intellectuelle ». Précieux, quand, face au monde qui change, la plupart des entreprises doivent se transformer en profondeur. Aujourd'hui, nous dit l'un de ses proches, le patron de Rumeur Publique est « à mi-chemin entre le consultant et le communicant ». C’est « un visionnaire, qui a été un des premiers à comprendre que pour communiquer, il fallait remettre du contenu et qu’il valait mieux donner du fond et de l’expertise avant de vendre la soupe ».

Exigeant intellectuellement parlant, Christian Giacomini l’est aussi pour son physique. En plus des séances de boxe hebdomadaires, il fait tous les matins le trajet entre Neuilly-sur-Seine et Saint-Denis à vélo et il surveille de près ce qu’il mange. C’est la clef, selon lui, pour tenir sur la distance, avec des journées qui s’étalent généralement de 8h30 à 21h. « Pour maintenir une boîte et la developper, assure-t-il, il faut être comme un sportif de haut niveau. Il faut travailler, travailler, travailler »… Et cela marche puisqu’avec huit millions d’euros de chiffre d’affaires, Rumeur Publique est « dans une dynamique de croissance », d’après Christian Giacomini, qui regarde à racheter des boîtes pour continuer de grossir. Fidèle à la panthère du logo de l'agence, qui n’a pas beaucoup changé en trente ans: rusée, discrète et agile.

Pauline Tattevin