BFM Business

Pourquoi Facebook, Alibaba et Renault se mettent au coworking

C'est autre chose que des économies que recherchent les multinationales qui s'installent en coworking.

C'est autre chose que des économies que recherchent les multinationales qui s'installent en coworking. - Karine - Flickr - CC

De plus en plus de grands groupes mondiaux installent leurs salariés dans des bureaux loués au mois et partagés avec d'autres entreprises. Sur le plan financier, le gain reste à prouver, mais telle n'est pas leur première motivation.

Au cours de ce printemps 2017, en seulement quelques semaines, plus de 25.000 nouveaux mètres carrés d'espaces de coworking ont fleuri en plein Paris. L'attrait de ces bureaux à partager auprès des autoentrepreneurs, start-ups et PME ne se dément pas. Mieux: désormais, de grandes entreprises choisissent de cohabiter avec eux.

Chez WeWork, le premier gérant mondial de ces espaces multi-occupés, 14% des clients sont désormais des entreprises de plus de 500 salariés. En France début 2017, Renault a installé une centaine de collaborateurs dans un immeuble en coworking à Issy-les-Moulineaux (92), plutôt que dans son siège situé également dans les Hauts-de-Seine, à Boulogne-Billancourt. Les américains Facebook et Twitter ont également choisi cette formule pour s'installer en France, tout comme le chinois Alibaba il y a six mois. Et la demande de ces gros poissons ne cesse d'augmenter, à en croire Bureaux à Partager et Nextdoor, deux acteurs majeurs du coworking en France.

Cette tendance soulève quelques questions. Parce que ces géants ne sont pas dans la situation des clients originels de ces espaces; des autoentrepreneurs, jeunes start-up, TPE et petites PME qui n'ont souvent pas les moyens de s'engager sur neuf ans minimum, de fournir les garanties financières et de verser la caution qu'exigent les bailleurs de l'immobilier tertiaire traditionnel. Encore moins dans Paris et sa banlieue. Avant d'ouvrir son vaste espace de travail (2.600 mètres carrés) à Issy-les-Moulineaux, Nextdoor avait fait ses calculs: 10.000 entreprises de moins de dix salariés cherchaient en vain à se loger dans les environs.

PHOTO : l'immeuble de Nextdoor à Issy-les Moulineaux

-
- © -

À l'inverse, des poids-lourds comme Renault, Facebook ou Alibaba, eux, ont le choix. Pourquoi, alors, ont-ils opté pour le co-working? Pour réaliser des économies? "Difficile de comparer les deux offres, estime le directeur financier d'un grand groupe français. Dans l'immobilier tertiaire classique, on négocie un prix au mètre carré, sans prendre en compte les facture d'eau, d'électricité, d'internet, de maintenance. Tandis qu'en coworking, on paie un forfait au mois et au poste de travail, qui englobe tous ces services".

Les "frais cachés" de l'immobilier de bureau

Les opérateurs de coworking, de leur côté, affirment opportunément que leurs prix sont plus avantageux. Bureaux à Partager a tenté une estimation en prenant en compte "les frais cachés" du bureau classique: les services susmentionnés, mais aussi les assurances, l'achat du mobilier, les frais d'agence, les coûts de travaux éventuels, la taxe foncière et celle qui pèse spécifiquement sur les bureaux et l'entretien de la voirie. Dans l'exemple qu'elle choisit, le poste de travail parisien coûte 612 euros par an sur trois ans, contre 450 euros en moyenne en coworking.

-
- © -

De son côté, Nextdoor, dont la maison-mère Bouygues connaît par cœur les chiffres des deux business, juge son offre en moyenne 30% moins chère. À Issy-les-Moulineaux, la filiale estime qu'une entreprise de dix personnes paiera moitié moins en coworking qu'en bureau classique -6240 euros par an contre 12.000 euros- dans la même zone, avec les mêmes services, mais en bureau classique. Et en prime, ajoute son directeur général Philippe Morel, "l'entreprise peut se passer du poste en interne, ou même du service, dédié à la gestion de l'immobilier".

Reste qu'en coworking, les salariés doivent souvent se passer de parking et disposent d'une moindre surface de bureau (8 mètres carrés par personne contre 12 dans un bâtiment classique selon Nextdoor, et même 7 contre 15 selon Cushman & Wakefield). De plus, le moindre service supplémentaire, comme la location à l'heure d'une salle de réunion, se paie comptant. Et puis, tous les acteurs ne s'alignent pas sur le prix d'appel de 210 euros par mois et par poste de travail que propose Nextdoor à Issy-les-Moulineaux. Chez Wework par exemple, qui propose des espaces très haut-de-gamme et hyper design dans des quartiers très recherchés de la capitale, le premier prix est à 650 euros.

PHOTO: les bureaux de Wework, rue Lafayette 

-
- © -

En réalité, "les grands groupes ne viennent pas pour des raisons financières", reconnaît la porte-parole de BAP, "mais par exemple pour loger une équipe qu'ils veulent voir innover, construire des nouveaux projets, affirme-t-elle. C'est exactement la raison pour laquelle Renault s'y adonne partiellement. Seuls les collaborateurs de sa nouvelle filiale dédiée à la transformation numérique du groupe sont logés chez Nextdoor, explique la porte-parole du constructeur, "afin qu'ils baignent dans l'esprit start-up, avec l'interaction et l'agilité qui en découle". L'équipe en question sera ensuite rapatriée au siège cet été, prévient Renault.

Comme le constructeur, les grands groupes ne se convertissent ni totalement ni pour toujours au coworking. Des multinationales étrangères viennent par exemple tester un marché français où l'immobilier coûte cher, comme Alibaba, logé depuis six mois sur un site de BAP. Elles y trouvent de la flexibilité: aucune garantie financière à fournir, un préavis -quand il existe- d'un mois seulement. Elles peuvent louer de nouveaux postes à mesure qu'elles embauchent, en abandonner rapidement si des collaborateurs s'en vont. Logées à côté d'autres entreprises et entrepreneurs dynamiques, "elles tissent leur réseau, trouvent des clients ou des sous-traitants potentiels. La mixité créé de la valeur pour tous, des plus petits aux plus grands" explique Philippe Morel.

L'avènement du "flex-office"

Et si tout fonctionne, ces mastodontes finissent par louer leur propre bâtiment, comme l'a fait Twitter. Parce qu'à un moment pour ces géants, "le besoin de confidentialité et de sécurisation de leurs données devient peu compatible avec l'espace de coworking", pointent les experts de Cushman & Wakefield.

Aucune chance, donc, de voir cette nouvelle offre remplacer l'immobilier tertiaire traditionnel, à en croire la société de conseil. Ces grands groupes misent plutôt sur la complémentarité des deux offres, une tendance que BAP appelle le "flex-office". Il peut s'agir par exemple, détaille la porte-parole, de loger des prestataires en coworking sur une durée donnée près du siège bondé. Ou de réserver ponctuellement une salle de réunion dans Paris pour épargner aux voyageurs d'affaires le trajet vers un siège en banlieue. Ou même de réserver quelques postes de coworking à droite à gauche, et ainsi enlever aux salariés la contrainte de se rendre au bureau tous les jours. Et si, comme l'affirme le patron de Nextdoor, "au détour du chemin, ils trouvent le bonheur au travail", c'est encore mieux.

Nina Godart
https://twitter.com/ninagodart Nina Godart Journaliste BFM Éco