BFM Eco

Pourquoi les agriculteurs français ne peuvent se passer de main d’oeuvre étrangère

Alors que des centaines de milliers de Français sont candidats à des emplois saisonniers agricoles, les exploitants peinent à combler leurs besoins en main d’oeuvre. Voici pourquoi l’offre ne comble pas la demande.

Il y a une semaine, le ministère de l’Agriculture a annoncé rouvrir les frontières françaises aux travailleurs européens venus prêter main-forte aux producteurs français. Une mesure que les organisations agricoles réclamaient depuis des semaines, puisque leurs besoins en bras vont doubler d’ici la fin du mois de mai, de 45.000 saisonniers à 80.000 nécessaires. 

Mais pourquoi ne parviennent-ils pas à combler ces besoins avec de la main d’oeuvre locale? La question peut se poser sachant que 300.000 volontaires se sont inscrits sur la plateforme “Des bras pour ton assiette”, et que des dizaines de milliers d'employés des restaurants, des hôtels, des parcs d’attraction, musées et autres lieux touristiques restent disponibles. 

Des surcharges d'activité au même moment pour tous

Quelques agriculteurs nous assure n’avoir aucun mal à recruter dans leur voisinage chaque année, comme sur l'exploitation de Robert Alain en Sologne. Mais c’est beaucoup plus compliqué dans les zones à forte concentration d’exploitations, et où les production sont plus homogènes. 

“Dans nos métiers, si on produit des pommes, des poires, des fraises, des cerises, le surcroît d’activité intervient à des périodes différentes”, explique Daniel Sauvaitre, le secrétaire général d’Interfel, l’interprofession des fruits et légumes. “Moi, en Charentes-Maritimes, je suis le seul du coin à faire pousser des pommes. Les hausses d’activité ne tombent pas au même moment que mes voisins, donc j’ai pu ne travailler qu’avec des personnes du territoire. Mais mes collègues qui font de la vigne par exemple, et qui exploitent au total 80.000 hectares sur le département, la surcharge pour la taille, le gourmandage, etc, arrive en même temps. Et il n’y a pas assez de personnes mobilisables pour aider tout le monde”, détaille-t-il. 

25% d'Européens et 23% d'Africains

Ce manque de bras a commencé à se faire sentir il y a des décennies, alors que "la situation de l'emploi s'améliorait en France et que les ruraux avaient l'occasion de signer des CDI plutôt que de compter sur des missions saisonnières. Donc au fur et à mesure, nos emplois ont intéressé des personnes venues d’ailleurs en Europe ou au Maghreb. Des Espagnols, des Portugais, des Marocains, puis plus tard des Roumains et des Bulgares”, continue le secrétaire général d’Interfel. 

Aujourd’hui, les Français représentent une petite moitié des CDD emploi agricole, tandis que l’Europe fournit un tiers des bras nécessaires, et l’Afrique un petit quart. Une main d'oeuvre fidélisée par les agriculteurs, qui revient d’une année sur l’autre, parfois de la même famille sur plusieurs générations, et qui s'installe chaque saison dans les logements que les exploitations ont construit pour eux. 

Quand les frontières ont brutalement fermé au printemps, “le mot d’ordre a été de donner la priorité aux Français désoeuvrés”, rappelle Daniel Sauvaitre. Mais par exemple, parmi les 300.000 candidats sur la plateforme “des bras pour ton assiette”, seuls 15.000 ont été recrutés, pour un besoin de 45.000 saisonniers en avril. Parce que ces postulants, souvent des chômeurs partiels de la restauration, du théâtre, du tourisme, etc, ne se sont pas révélés aussi capables et assidues que les équipes auxquels les exploitants ont recours habituellement. 

Des confinés qui retournent au travail

“Un collègue me raconte que les gens venus de la plateforme lui sortent péniblement 6 kilos de fraises à l’heure, quand ses saisonniers tunisiens lui en cueillaient 18 kilos”, illustre Alain Bernard, vice-président des chambres d’agriculture françaises et producteur de tomates en Provence-Alpes Côte d’Azur. “Et puis ils mettent les doigts sur les fruits en les cueillant, donc ça les abîme. Tout ceci accroît le coût de production de l'exploitant, sur un marché déjà très concurrentiel” continue-t-il. 

En outre, avec le déconfinement “beaucoup de désoeuvrés retournent au travail. J’ai un ancien employé qui était revenu en avril, mais lundi, il se rend à son bureau. Comme le coiffeur de mon fils, qui nous a aidé 3-4 semaines, mais qui va rouvrir son salon”, continue Alain Bernard. 

Pour les prochaines semaines, alors que la montée en charge se profile dans le sud pour les cerises, les melons et bientôt les abricots, et que 5000 personnes manquent toujours, les chambres d’Agriculture demandent donc d’ouvrir vraiment les frontières. Parce que, malgré les déclarations du ministre, "on n’a toujours pas reçu l’attestation à fournir pour laisser entrer nos saisonniers européens", souligne l'exploitant de tomates. "Pleins d’entre eux sont actuellement bloqués à la frontière, alors que d’habitude ils arrivent le 1er mai”.

Nina Godart
https://twitter.com/ninagodart Nina Godart Journaliste BFM Éco