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Mort de Helmut Schmidt: l'euro perd son père

L’ex-chancelier allemand est mort ce mardi 10 novembre à 96 ans. Il avait créé avec Valéry Giscard d’Estaing l’ancêtre de la monnaie unique.

Helmut Schmidt était d’abord de loin le dirigeant que les Allemands admiraient le plus. Devant Konrad Adenauer, le premier chancelier allemand de l'après-guerre, et donc le père de l’Allemagne fédérale. Social-démocrate né à Hambourg le 23 décembre 1918, il ne sera pourtant resté que huit ans au pouvoir (1974-1982).

Mais aucun dirigeant de son parti n’a fait mieux, ni avant ni après lui. Et surtout, pendant les quatre décennies qui ont suivi son départ de la chancellerie, Helmut Schmidt a continué à distiller, dans des livres et des éditoriaux, conseils, critiques et petites phrases à l’intention de ceux qui lui ont succédé aux affaires.

Un franc-parler incomparable

Ce fumeur invétéré n’avait pas son pareil pour dire ses quatre vérités. En 2011, alors qu’on lui demande si les gouvernements européens doivent sauver la Grèce, il répond du tac au tac: "S'ils ne sauvent pas la Grèce, qu'ils aillent au diable..."

Autre exemple de ce franc-parler: son point de vue sur la finance abordé dans un entretien au Handelsblatt, toujours en 2011. "Les marchés financiers fourmillent d’idiots intelligents, mais borgnes. Celui de leurs deux yeux qui devrait avoir en vue le bien public est aveugle et de l’autre ils ne regardent que leurs bonus. Ils n’ont pas le sens des responsabilités: il faut donc les soumettre à une surveillance beaucoup plus stricte", affirmait-il alors.

Helmut Schmidt se caractérisait également par une clairvoyance hors du commun. En 2001, il est interrogé par L'Express. Un journaliste lui demande ce qu’il pense de la position originale de la Grande-Bretagne en Europe. Sa réponse est édifiante : "beaucoup d'Anglais pensent qu'ils sont très différents des autres Européens. Un certain nombre d'entre eux placent au-dessus de tout leur 'relation spéciale' avec les États-Unis, même si, pour ces derniers, le lien avec la Grande-Bretagne n'est pas la première des priorités. Au cours du XXIe siècle, il faudra donc que les Britanniques choisissent entre l'Union européenne et, s'ils le souhaitent, le fait de devenir le 51e ou le 52e état des États-Unis. Mais c'est à eux d'en décider".

L'ECU, l'ancêtre de l'euro

Enfin, sans Helmut Schmidt et Valéry Giscard d’Estaing, l’euro n’aurait probablement jamais vu le jour. Ce sont eux qui ont mis au point l’ancêtre de notre monnaie unique, l’ECU (pour "European Currency Unit"). Une monnaie apparue en 1979, que les consommateurs n’utilisaient pas. Sa valeur avait été établie en fonction du poids relatif de l'économie de chaque pays membre de ce qu’on appelait alors le Marché commun.

Le deutsche mark et le franc pèsent alors pour plus de la moitié dans cette unité monétaire virtuelle. Et l’objectif de ses pères fondateurs est clair: préparer l’émergence d’une vraie monnaie unique en limitant les fluctuations des taux de change. Helmut Schmidt n’a cessé par la suite de défendre son œuvre. Mais il pouvait se montrer très sévère avec ceux qui avaient une vision trop orthodoxe de la politique monétaire. À commencer par la Bundesbank.

Dans un entretien au Handelsblatt en 2011, on lui demande s’il n’est pas nostalgique du deutsche mark. Il répond par la négative avant de préciser qu’il regrette encore moins la banque centrale allemande: "la plupart du temps, la Bundesbank se sentait uniquement responsable que de la stabilité du pouvoir d’achat du deutsche mark, mais non, par exemple, de la lutte contre le chômage".

Pour autant, Helmut Schmidt n’a jamais versé dans le gauchisme durant le demi-siècle où ses propos auront éclairé l’opinion publique allemande. L’homme avait même un credo auquel adhérerait probablement Emmanuel Macron: "les profits d'aujourd'hui sont les investissements de demain et les emplois d'après-demain".

Pierre Kupferman
https://twitter.com/PierreKupferman Pierre Kupferman Rédacteur en chef BFM Éco