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Les entreprises françaises mettent du cash de côté mais ce n'est pas une bonne nouvelle

La crise du coronavirus a incité les entreprises à renforcer leurs trésoreries. Selon une une note d'Euler Hermes, l’épargne nette des entreprises non-financières est estimée à 75 milliards d'euros au premier semestre contre 28 milliards au deuxième semestre 2019.

Sur BFM Business fin avril, Patrick Koller, le directeur général de l'équipementier automobile Faurecia, estimait que la résilience des entreprises face aux crises sanitaires dépendra de leur capacité à constituer de la trésorerie. "Je crois que c'est sur ça qu'il faut se focaliser et le premier paramètre à prendre en compte, c'est le cash, c'est la trésorerie", soulignait alors le dirigeant.

Et il semble que les entreprises françaises soient sur la même longueur d'onde puisque selon une note d'Euler Hermes publiée ce mardi, l’épargne nette des entreprises non-financières françaises devrait atteindre 75 milliards d'euros à la fin du premier semestre 2020, contre 28 milliards à la fin du deuxième semestre 2019. Cette épargne nette est définie comme le niveau de cash-flow opérationnel ("cash from operating activities") des sociétés concernées. 

Un constat qui bat un peu en brèche l'image des entreprises françaises aux trésoreries structurellement fragiles. "A chaque crise, les entreprises renflouent leur trésorerie pour faire face à la baisse attendue de la demande. Ce fut le cas en 2009, avec une hausse de l’épargne nette des entreprises européennes de l’ordre de +25%, et cela sera encore le cas en 2020", explique l'assureur-crédit.

Un pare-feu pour faire face à la crise

Pour y parvenir, les entreprises européennes et françaises ont pu cette année compter sur deux leviers principaux: "les mesures de soutien public appliquées par les Etats, comme le décalage des taxes ou le recours au chômage partiel ; et la prudence des entreprises: face à l’incertitude de la situation, celles-ci décalent leurs investissements, réduisent leurs charges fixes, baissent leurs dividendes, et dans certains cas arrêtent de payer leurs fournisseurs", peut-on encore lire.

"Ainsi, cette hausse de l’épargne nette des entreprises européennes ne doit pas être perçue comme un indicateur de bonne santé financière des entreprises, mais plus comme un pare-feu qu’elles se sont constituées pour résister face à la crise", analyse Ana Boata, directrice de la recherche macroéconomique chez Euler Hermes.

En outre, les entreprises ont fait appel à un troisième levier pour augmenter encore davantage leur cash disponible. Il y a eu "un recours plus fort à l’emprunt, favorisé par la liquidité fournie par les Banques centrales et par la mise en place de dispositifs étatiques de soutien au crédit bancaire dès le début de la crise relative au Covid-19", soulignent les analystes d'Euler Hermes. Mais on notera que d'un point de vue comptable, il ne s'agit pas ici du cash-flow opérationnel (qui repose sur le fonctionnement opérationnel de la société) mais du cash-flow des activités de financement ("cash-flow from financing activities"). Quoi qu'il en soit, cela vient encore davantage gonfler la trésorerie globale des entreprises. 

Risques sur l'investissement et les délais de paiement

Bonne nouvelle à court terme, cette constitution d'un épais matelas de cash n'est donc pas bon signe pour l'avenir, juge Euler Hermes. Car cette trésorerie n'aurait pas vocation à être libérée rapidement. "Les entreprises européennes devraient mettre du temps à retrouver de la confiance, et nous pensons qu’elles continueront de garder un matelas de liquidité destiné à les protéger", prévoit Ana Boata. D'où des prévisions pessimistes pour l'investissement et un risque supplémentaire pour les fournisseurs en terme de factures impayées.

"Une décision qui serait lourde de conséquences, et qui pourraient engendrer une forte recrudescence des défaillances d’entreprises au regard de la fragilité structurelle de la trésorerie des entreprises en zone euro", souligne l'assureur-crédit.

Si les entreprises française ont clairement renfloué leurs caisses, Euler Hermes observe que ce mouvement a été plus vigoureux dans d'autres pays européens. En Allemagne par exemple, au premier semestre, l’épargne nette des entreprises non-financières devrait ainsi atteindre 125 milliards d'euros (contre 59 milliards d'euros à fin 2019). Et d'ici la fin de l'année, "le niveau d’épargne nette des entreprises européennes restera élevé", précise Euler Hermes. "C’est en Allemagne (114 milliards d'euros), au Royaume-Uni (109 milliards d'euros), en Espagne (111 milliards d'euros) et en France (66 milliards d'euros) que l’épargne nette des entreprises restera la plus élevée fin 2020", prévoit l'assureur-crédit. 

Enfin, on observera que les entreprises et les ménages ont eu tendance à réagir de la même façon face à la crise. Le taux d'épargne des ménages a ainsi explosé ces dernières semaines, avec un surplus d'épargne financière de près de 55 milliards d'euros à fin avril, selon les données de la Banque de France.

Olivier Chicheportiche