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Comment le FN est passé de l'ultra-libéralisme à "l'État protecteur"

Jean-Marie Le Pen était bien plus libéral que ne l'est aujourd'hui sa fille

Jean-Marie Le Pen était bien plus libéral que ne l'est aujourd'hui sa fille - Pierre Andrieu - AFP

Le président du Medef Pierre Gattaz a estimé ce mardi que le programme économique du Front national n'était pas sans rappeler celui de François Mitterrand en 1981. Il est vrai qu'il y a une rupture forte entre le FN de Marine Le Pen et celui de son père Jean-Marie. Explications.

Le Front national pioche-t-il à gauche pour établir son programme économique? C'est ce qu'a suggéré Pierre Gattaz ce mardi 1er décembre. Le patron des patrons critique vivement le projet économique du parti dirigé par Marine Le Pen. "Je dis attention, car il me rappelle étrangement le programme commun de la gauche de 1981", explique-t-il au Parisien.

Pierre Gattaz n'est pas le seul à esquisser pareille comparaison. Le 16 octobre dernier, la Fondation Concorde, un think tank considéré comme d'inspiration libérale passait au crible le programme économique du Front national. Il y voyait alors de nombreux points communs avec le projet économique qui a permis à François Mitterrand de battre et succéder à Valéry Giscard d'Estaing en 1981.

Évidemment, au Front national on nie toute inspiration avec la gauche traditionnelle. "C'est une caricature. Cela ne veut rien dire. En économie, il n'y a pas de gauche ou de droite, il y a éventuellement un clivage entre mondialisme et patriotisme", affirme Bernard Monot, député européen et stratège économique du Front national.

Jean-Marie Le Pen et Ronald Reagan

Néanmoins, la fracture est nette avec le Front national de Jean-Marie Le Pen. En effet, lorsque le père de Marine fonde le parti d'extrême droite dans les années 70, "on est sur une ligne économique bien plus libérale qu'aujourd'hui, voire ultra-libérale, qui voulait dire 'que le meilleur gagne'", explique Virginie Martin, professeur de sociologie et de sciences politiques chez Kedge Business School. "Le parti d'extrême droite est alors plutôt favorable aux artisans et aux commerçants, il y a un espèce de Darwinisme social mâtiné de poujadisme et destiné à séduire la boutique électorale du Front national, avec très peu d'État et peu de fiscalité", poursuit-elle.

Bernard Monot reconnaît d'ailleurs volontiers que Le Pen père avait un sérieux penchant pour le libéralisme. "Il était ultra-libéral. Il se présentait comme le Reagan français en 2002, c'était le socle de sa philosophie économique", affirme-t-il.

Nicolas Lebourg, chercheur en sciences politiques au CEPEL de l'Université de Montpellier, rappelle à ce sujet que "les premiers à s'intéresser aux thèses ultra-libérales de l'École de Chicago (la pensée de l'économiste libéral Milton Friedman et de ses disciples, enseignants à Chicago, ndlr) ce sont les membres du club de l'horloge (Jean-Yves Le Gallou, Bruno Mégret) que l'on va ensuite retrouver au Front national".

Mais il faut pourtant savoir que pour l'extrême-droite "il n'existe pas de dogme économique", fait valoir Nicolas Lebourg. C'est ainsi que dès le milieu des années 90, le discours libéral de Jean-Marie Le Pen commence à se fracturer. "À partir de 1993 environ, le mur de Berlin est tombé et le Front national est libéré intellectuellement. On commence à voir une dénonciation de la mondialisation économique d'abord sous l'angle du métissage".

Le tournant de 2008

Pour Bernard Monot, le vrai tournant va avoir lieu en 2008, avec la crise économique. Il assure d'ailleurs que le Front national avait prédit l'arrivée "du choc systémique" soit la grande crise de septembre. "Nous avons alors remis à plat notre politique économique et posé les bases du patriotisme économique", affirme-t-il.

Une politique économique plus protectionniste est alors décidée et menée par Marine Le Pen qui tue alors le père. "Son parti pris, c'est de dire que le libéralisme est mort sur le plan idéologique", commente Nicolas Lebourg. Marine Le Pen met donc en œuvre une politique "plus patriotique" et "moins mondialiste" que son père, pour reprendre les mots de Bernard Monot.

Concrètement, elle met de l'eau dans son vin sur la fiscalité, notamment en simplifiant l'impôt sur le revenu et en le fusionnant avec la taxe d'habitation. Elle se démarque de son père qui lui, en 2002, proposait de supprimer petit à petit l'impôt sur le revenu, la CSG ou encore les droits de succession.

De même au niveau des entreprises. Marine Le Pen envisage trois taux d'impôt sur les sociétés: 15%, 25% et 34% selon la taille de l'entreprise. Jean-Marie Le Pen, lui, voulait un taux de 10% pour les TPE-PME.

Du dégraissage à l'État protecteur

Mais la grande révolution a surtout lieu sur le rôle de l'État. Le Pen père dénonçait la "spoliation par l'étatisation". Dans son programme économique de 2002 tout un paragraphe est consacré au poids trop important de l'État dans l'économie, et la situation de monopole dont bénéficient les entreprises publiques. "La ligne de Jean-Marie Le Pen sur l'exécutif, c'était de dégraisser le mammouth", résume Nicolas Lebourg.

Clairement pas le cas de Marine Le Pen qui prône "un État interventionniste, protecteur et protectionniste" même si "on ne parle pas vraiment d'État-providence car cela n'est pas dans la mentalité du FN", explique Virginie Martin. "Cet État fort va recentrer la France sur elle-même, protéger les Français et tourner le dos à l'Europe", poursuit-elle. Une mutation logique pour la chercheuse. "Les ouvriers et les chômeurs se sont retrouvés de plus en plus dans le discours anti-immigration alors qu'il n'étaient pas forcément la cible de départ de Jean-Marie Le Pen. Forcément on ne peut plus avoir le même discours issu de l'ultra-libéralisme", analyse-t-elle. En ce sens, elle explique que l'apport du "chevènementiste" Florian Philippot a été important au niveau du parti.

Vers une Marine plus libérale

Bernard Monot lui maintient que le virage économique est lié à "la prise de conscience" du Parti à l'aube de la crise économique. Et il réfute une nouvelle fois que son parti mène une politique économique "de gauche". "Nous sommes pragmatiques et même encore aujourd'hui nous ne sommes pas anti-libéraux. Nous croyons à l'économie de marché et à l'initiative privée sur le plan intérieur", fait-il valoir. "Mais nous sommes contre l'économie financiarisée imposée par Bruxelles et Washington", ajoute-t-il. 

Si Marine Le Pen est donc clairement moins libérale que son père, les observateurs politiques commencent à la voir faire légèrement machine arrière. Virginie Martin note que la leader du Front national martèle un peu moins à tout va sa volonté de sortir de l'euro "car elle se rend bien compte que ça la décrédibilise".

Marine Le Pen est "moins 'à gauche toute' et est en train de se libéraliser" pour Nicolas Lebourg. Le chercheur remarque d'ailleurs que Marion Maréchal-Le Pen "tient un discours plus libéral que Marine, est députée" et jouit d'une forte popularité.