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Yuka a plein de nouveaux concurrents: qu’ont-ils de plus ou de moins que l’original?

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- - DENIS CHARLET / AFP

Pleins de concurrents de Yuka, l’appli leader de l’aide au choix du consommateur, apparaissent ces dernières semaines. Pour vous aider à trouver celle qui vous correspond le mieux, nous avons comparé leur méthode de notation et leur niveau d’indépendance.

Yuka, l’appli qui note les produits alimentaires en fonction de leur qualité nutritionnelle est devenue un véritable phénomène, téléchargée plus de 12 millions de fois. Un succès qui en fait saliver plus d’un. La marque "C’est qui le patron" vient d’annoncer le futur lancement d’une application du même type, ainsi que le journal 60 millions de consommateurs. Et même l’Ania, la fédération des industriels de l’agroalimentaire, prépare la sienne.

"Yuka a ouvert la brèche. Elle a convaincu un tiers des foyers français de l’importance de ces applis, donc maintenant, tout le monde s’y met", constate Lucas Lefebvre, le fondateur du magasin bio en ligne La Fourche.

Mais qu’est-ce qui distingue ces applications d’aide au choix du consommateur les unes des autres? Où vont-elles respectivement piocher leurs infos ? Sur quels critères notent-elles les produits? Qui sont les plus indépendantes? On fait le point.

Yuka, l’appli originale 

L’appli fondée pour "améliorer la santé des consommateurs en les aidant à décrypter les étiquettes des produits", est née en 2016.

> Ses critères de notation

Les notes de Yuka pour ce qui concerne l’alimentaire (puisque l’appli note aussi les cosmétiques) sont composées de trois éléments. À 60%, elles se basent sur le Nutriscore, la méthode de calcul mise au point par Santé publique France pour déterminer la qualité nutritionnelle des aliments. Le Nutriscore prend en compte la teneur en calories, sucre, sel, graisses saturées, protéines, fibres, fruits et légumes du produit. Ensuite, la présence d’additifs considérés comme dangereux par les institutions médicales ou des études scientifiques indépendantes pèse pour 30% de la note. Enfin, le fait que le produit soit bio ou non compte pour 10% de la note.

> Les données utilisées

Sa base de données est issue d’Open Food Fact, une sorte de wikipedia des produits alimentaires, alimentée par les consommateurs eux-mêmes. A l’origine, Yuka utilisait les fiches produits d’Open Food Fact, et en retour, apportait au site collaboratif ses retours: elle lui indiquait les doublons, les erreurs, que ses propres utilisateurs l’aidaient à identifier. Mais en faisant cela, Yuka s’est rendu compte qu’elle mettait à la disposition de concurrents potentiels une base de données prête à l’emploi, alors qu’elle consacrait beaucoup d’effort et de temps à la nettoyer. Donc Aujourd’hui, Yuka a sa propre base de données, tirée d’open food fact, mais alimentée et rationnalisée par ses soins.

> L’indépendance vis-à-vis des industriels

Yuka ne tolère aucune influence de marques et groupes industriels sur ses notes. Elle n’affiche aucune publicité sur l’appli, et ne noue aucun partenariat. Le seul lien qu’entretient Yuka avec des fabricants de produits, c’est pour leur permettre de tester de nouvelles recettes sur l’appli avant leur commercialisation, afin qu’ils sachent quelle note elles recevront. Mais ce service est gratuit, et Yuka refuse les demandes de marques bien notées d’apposer le logo Yuka sur leur boîte.

Buy or not, l’appli des militants

L’application éditée par l’association i-buycott s’est lancée en septembre 2018, avec pour objectif de nous faire consommer sain, mais aussi et surtout, responsable.

> Ses critères de notation

Buy or not mesure l’incidence sur la santé des produits scannés en se basant sur le Nutriscore, avec des notes de A à E. Elle renseigne aussi "l’incidence sociale" des aliments scannés. C’est-à-dire que l’appli informe le consommateur des scandales environnementaux ou sociaux dont le fabricant s’est éventuellement rendu coupable. Si vous scannez un jus de la marque Innocent par exemple, Buy or Not vous informe qu’elle appartient à Coca Cola, et vous propose un lien vers une campagne de boycott contre le leader mondial des boissons sans alcool. Si vous choisissez des biscuits Lu, elle vous informera que l’industriel utilise de l’huile de palme. L’appli donne également l’indice Nova, un indicateur de transformation des produits. Buy or not fournit également des suggestions de produits alternatifs à ceux mal notés.

> Les données qu’elle utilise

Comme Yuka à l’origine, Buy or Not se base sur les données de plus de 50.000 produits, recensées dans Open Food Fact. Cette base de données en open source est alimentée par des consommateurs volontaires et bénévoles.

> L’indépendance vis-à-vis des industriels

Buy or Not est édité par une association à but non-lucratif, I-Buycott. Elle assure avoir construit son application de manière totalement indépendante, grâce à des informations fournies par des citoyens et non par l’industrie. En outre, elle ne collecte pas les données de ses utilisateurs, donc ne les revend à personne.

"C’est quoi ce produit", l’appli de "C’est qui le patron"

L’appli de la marque de produits équitables et made in France a été annoncée en août, et devrait voir le jour à la fin du mois d’octobre. Nous n’avons donc pas pu la tester et ne pouvons que donner les infos fournies par ses éditeurs.

> Ses critères de notation

Elle va noter les produits en fonction de bien plus de critères que Yuka. Les notes se baseront comme elle sur la valeur nutritionnelle du produit, mais elles prendront aussi en compte son prix, l’éthique avec laquelle il a été fabriqué, son origine, l’appréciation des consommateurs, et le respect de l’environnement. Notez d’ailleurs que Yuka prévoit également de noter l’impact environnemental des produits, mais sans donner de date précise.

Ensuite, la note de "C’est quoi ce produit" sera personnalisable: les utilisateurs pourront donner le coefficient qu’ils veulent à chaque critère, et obtenir des résultats type "ce yaourt industriel correspond à 51% de vos critères, celui de cette PME à 80%", expliquait l'un des fondateurs, Nicolas Chabanne, sur BFM Business en juillet dernier.

> Les données qu’elle utilise

Celles issus du site MesGouts, une sorte d’ancêtre de Yuka version site internet, qui listait les qualités nutritionnelles des aliments. Pour ce faire, Laurent Pasquier, le fondateur de MesGouts a récupéré manuellement des données pendant 8 ans sur plus de 20.000 références. En plus des infos fournies par l’étiquette, MesGouts a estimé les pourcentages d’ingrédients non renseignés dans chacun des produits. Ses équipes ont aussi calculé les valeurs nutritionnelles qui ne figuraient pas sur les emballages, a recherché les propriétaires de la marque et l’usine de fabrication des produits. Elles ont pesé chacun des éléments de l’emballage et leur ont attribué un indice de recyclabilité.

> L’indépendance vis-à-vis des industriels

Ici, le développeur de l’application de notation est lui-même un producteur d’aliment. "C’est qui le patron" vend sous sa marque du lait, du beurre, du fromage, de la viande, du miel, etc. Or "un groupe qui fabrique des produits lui-même aura toujours la tentation de définir une notation qui favorisera sa marque", craint le fondateur de la Fourche.

Mon assistant conso, l’appli de 60 millions de consommateurs

Le magazine édité par l’Institut national de la consommation vient de lancer une opération de crowdfunding pour financer le développement d’une appli d’aide au choix pour le consommateur.

> Ses critères de notation

L’appli de 60 millions veut proposer une évaluation de deux types de risques des produits: toxicologiques et environnementaux, explique Emmanuel Chevallier, ingénieur chez 60 Millions de consommateurs. L’appli va donc noter les cosmétiques et la nourriture, comme Yuka, mais aussi les produits ménagers, sur lesquels les spécialistes de 60 millions de consommateurs ont fait de vastes études ces derniers mois.

Pour l’agroalimentaire, les produits auront deux notes, celle du Nutriscore, qui ne prend en compte que la valeur nutritionnelle des aliments. Et une autre pour la toxicologie, qui prendra en compte les additifs, les édulcorants et toutes autres substances potentiellement dangereuse.

À ce titre, l’appli de 60 millions de consommateurs va mal noter la présence d’une substance dangereuse, même si son dosage respecte les normes en vigueur. "On prend en compte le fait que le consommateur, lui, peut utiliser plusieurs produits qui comportent un faible dosage de ces substances, et donc subir une exposition récurrente qui peut provoquer des allergies", souligne Emmanuel Chevallier.

> Les données qu’elle utilise

L’appli du consommateur utilisera les données détaillées que les industriels sont obligés de fournir à l’Anses notamment. Ensuite, l’équipe de développeurs de 60 millions de consommateurs les passera au crible d’algorithmes mis au point par eux-mêmes pour calculer les risques globaux du produit.

Le niveau de risque attribué à chaque substance sera également défini par les experts de 60 millions de consommateurs, et pas par les autorités de santé. "Parce que pour certaines substances, on estime que le niveau de tolérance des autorités sanitaires est trop élevé", explique, l’ingénieur de 60 Millions de consommateurs.

En revanche, l’appli n’utilisera pas les résultats des essais menés par les équipes du magazine : "la notation doit être systématique et s’appliquer de la même façon à tout produit. Or on n’a pas les moyens de mener des essais sur les centaines de milliers de références qu’on trouve en grande distribution", détaille Emmanuel Chevallier. En revanche, si le produit ou la famille de produits a été testé par 60 millions (les détergents par exemple), une alerte apparaîtra dans l’appli disant que ce produit ou cette famille de produits ont été analysés, et listant les substances problématiques dont la présence a été révélée à cette occasion.

> L’indépendance vis-à-vis des industriels

Elle sera "totale", affirme 60 millions de consommateurs. "Nos échanges avec les industriels se limiteront à leur demander la composition de leurs produits", précise Emmanuel Chevallier. "Là, ils veulent déjà nous rencontrer, ils nous disent qu’ils essaient de s’améliorer, et qu’ils voudraient connaitre les substances à bannir. Mais ils les connaissent très bien! On refuse aussi parce que si on accepte d’en rencontrer un, il faudrait les rencontrer tous, et ce n’est pas possible".

Nina Godart