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Les coulisses de la bataille entre Carrefour et Casino

Le PDG de Casino, Jean-Charles Naouri et celui de Carrefour, Alexandre Bompard.

Le PDG de Casino, Jean-Charles Naouri et celui de Carrefour, Alexandre Bompard. - ERIC PIERMONT / AFP

Les communiqués de presse des deux groupes publiés ce matin cachent en réalité une tension forte depuis le début de l’année. Les deux géants de la distribution ont bien envisagé de s’allier. Mais les discussions ont tourné court. Récit.

Il n’y a pas de fumée sans feu. Lundi matin, les groupes Casino et Carrefour se sont livrés à une bataille de communication inédite. Le premier rejetant une offre de rachat du second. Offre que Carrefour a violemment démentie. Ambiance... et incompréhensions. Qui dit vrai ?

Comme souvent, la vérité est plus nuancée. Carrefour n’a pas fait d’offre de rachat formelle sur Casino. Mais depuis plusieurs mois, son PDG Alexandre Bompard s’active et rôde autour de son rival surendetté. La société-mère de Casino, Rallye, croule sous 3 milliards d’euros de dette et doit rembourser 600 millions d’euros en octobre. Le patron de Carrefour compte en profiter et commence son offensive en début d’année. Par l’entremise de l’incontournable conseiller de patrons, Alain Minc, il rencontre le PDG de Casino pour lui proposer de travailler ensemble sur les possibilités de synergies. Jean-Charles Naouri l’écoute…mais refuse.

Mais le PDG de Carrefour n’abandonne pas. Au minimum, il espère racheter les filiales de Casino qu’il convoite : le Brésil, Monoprix ou le site de e-commerce CDiscount. Au mieux, Alexandre Bompard fait miroiter une grande alliance pour créer un mastodonte mondial capable de rivaliser avec Amazon. Des centaines de millions d’euros de synergies. Une position de leader incontesté en France face à Leclerc, Auchan, Intermarché et Système U. Et un géant du commerce au Brésil où Carrefour est premier acteur, juste devant Casino.

Carrefour repart à l’assaut

Il se murmure que le PDG de Carrefour a même pris contact avec l’autorité de la concurrence française. Celle-ci ne bloquerait pas une telle opération car elle prend désormais en compte les fortes positions d’Amazon et du e-commerce dans ses calculs de parts de marché. Une donnée qu’Alexandre Bompard connait bien pour l’avoir expérimentée lorsque la Fnac, qu’il dirigeait, a racheté Darty en 2016.

Le 31 août, le fonds activiste Muddy Waters lui ouvre une nouvelle brèche en accusant Casino de ne pas avoir publié les comptes de sa filiale de trésorerie. La défiance des marchés s’abat sur le distributeur dont le cours de Bourse perd 10% dans la journée. Alexandre Bompard propose alors une nouvelle rencontre avec Jean-Charles Naouri. Les deux patrons se voient le 12 octobre avenue Georges V à Paris, dans les bureaux d’Alain Minc. Le PDG de Casino accepte de « discuter » et de « travailler » sur les potentiels de synergies entre les deux groupes. Mais exige que son rival signe un pacte de non-agression pendant six mois.

C’est à ce moment-là que les rumeurs s’ébruitent dans Paris. Trop floues pour être vérifiées, trop précises pour ne pas exister. Casino les laisse circuler, Carrefour les nie. Les banques et avocats entrent dans la danse. Lazard, Citi, Merrill Lynch et Bredin Prat pour Carrefour ; Rothschild, Messier Marris et Orrick pour Casino. Le projet commun, baptisé « Etats-Unis », vise à étudier les rapprochements possibles en France, au Brésil ainsi que les problématiques de concurrence.

Casino craint la manœuvre de son rival

Alexandre Bompard et Jean-Charles Naouri avaient même prévu de se revoir jeudi dernier, le 20 septembre, pour signer un accord de confidentialité de six mois. Mais selon un proche de Casino, le PDG de Carrefour a refusé de s’engager sur six mois ce qui aurait conduit à ce que le PDG de Casino annule la rencontre prévue entre les deux patrons. Samedi matin, lorsque les avocats de Carrefour envoient le programme de travail à ceux de Casino, il ne porte que sur une période d’un mois au lieu de six… Jean-Charles Naouri éructe. Pour lui, c’est le signe que son rival est hostile et cherche à piller des informations sensibles pour mieux l’attaquer ensuite. De manière unilatérale et abrupte, il rompt les discussions avec Carrefour dans le week-end et convoque son conseil d’administration dimanche en urgence.

Officiellement, il n’y a pas eu d’offre de rachat de Casino. Mais l’intérêt de Carrefour est incontestable. Son démenti l’empêche, réglementairement, de lancer toute offensive sur Casino pendant six mois. Jean-Charles Naouri a finalement obtenu ce qu’il voulait : un répit pour se redresser.

Matthieu Pechberty