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Pour la députée Paula Forteza, "l'application StopCovid fera voler en éclat nos valeurs alors qu'elle sera inefficace"

La députée ex-LREM Paula Forteza s'oppose au projet de traçage numérique des Français.

La députée ex-LREM Paula Forteza s'oppose au projet de traçage numérique des Français. - AFP

Interview - Comme de nombreux autres députés macronistes, Paula Forteza (ex-LREM) s'oppose au projet gouvernemental d'une application de traçage numérique, conçue pour suivre les déplacements des personnes contaminées par le Covid-19.

Le projet avance doucement mais sûrement. Balayée d'un revers de main dans les premiers jours de l'épidémie française de coronavirus, la possibilité d'une application de traçage numérique conçue par le gouvernement pour identifier les chaînes de transmission du Covid-19 se concrétise.

Baptisée StopCovid, elle devrait voir le jour sous trois à six semaines. Sur la base du volontariat, chaque utilisateur du service verra apparaître, sur l'écran de son smartphone, une notification en cas de contact rapproché avec un individu malade. Paula Forteza, députée ex-LREM et ancienne rapporteure du projet de loi sur la protection des données personnelles (RPGD), se positionne contre le déploiement de cette application.

BFM Tech: Il y a quelques jours à peine, le recours aux données mobiles pour suivre la propagation de l’épidémie était jugé inenvisageable, voire "contraire à la culture française". Comment expliquer un tel revirement de situation?
Paula Forteza: Pour ouvrir ce débat, il faut sortir des réflexes technophobes. Ce qui est vrai, c’est que la proposition technique que le gouvernement met aujourd’hui sur la table est moins intrusive que ce qu’on a pu voir dans certains pays asiatiques. Le consentement est là; le Bluetooth est une technologie moins intrusive que la géolocalisation; les données restent sur votre portable. Le changement de position du gouvernement sur le sujet me semble lié à un travail de fond, de comparaison avec les solutions déployées à l'international, qui a été bien mené.

L'exécutif avance par ailleurs que l'application utilisera des données anonymisées et sera la plus respectueuse possible du RGPD.

Oui, et la proposition mise sur la table est la meilleure en matière de respect du RGPD. Mais, et c’est là qu’on peut acter un désaccord, à mes yeux, le RGPD ne couvre pas l’exhaustivité des problématiques en termes d’éthique du numérique. Il apparaît actuellement comme une case à cocher, comme un label que l'on peut utiliser pour se défausser par rapport à d'autres réflexions que l'on pourrait avoir. Il est loin d'être le seul critère à prendre en compte pour prendre des décisions liées à des dispositifs numériques. D'autant plus qu'avec StopCovid, on s'apprête à changer totalement de paradigme, dans un moment de crise, en urgence, sans débat public ou parlementaire plus large.

En l'état actuel des choses, quelles autres objections faites-vous à StopCovid et au tracking que l'application laisse augurer ?
Sur le plan technique, il est tout simplement possible que cette application ne soit pas efficace. Elle nécessite de tester massivement la population, ce qui n'est pas le cas aujourd'hui. La technologie Bluetooth génère beaucoup de faux négatifs, et donc le risque de croiser des personnes contaminées sans le savoir, ce qui représente un risque en termes de confiance des utilisateurs.

Ensuite, on sait aujourd'hui qu'il faut qu'une proportion suffisante de la population - 60%, selon les chiffres qui circulent - télécharge une telle application pour qu'elle soit efficace. A Singapour, 19% de la population seulement a téléchargé l'appli de traçage numérique rapidement déployée. Résultat, cette dernière n'a pu porter ses fruits et ils ont dû passer au confinement.

Enfin, s'ajoute à cela la fracture numérique, qui concerne les personnes les plus vulnérables au virus, à savoir les personnes âgées. Dans ces conditions, et au vu de tous ces paramètres, à quoi bon forcer la main pour imposer un changement de paradigme ? L'application StopCovid fera voler en éclat nos valeurs alors même qu'elle sera inefficace. Nous avons besoin d'y réfléchir collectivement.

Le secrétaire d'Etat au numérique, Cédric O, a fait savoir qu'il fallait "se garder du fantasme d'une application liberticide". L'ancien premier ministre Manuel Valls a tenu sur Europe 1 des propos exactement similaires. Comment faire en l'occurrence pour que StopCovid ne le soit pas, et est-ce réellement possible?
Ce n’est pas l’application qui sera liberticide ou non, ce sont les usages qui vont en être faits. Le risque actuel se situe essentiellement autour du consentement. Après des années de discussion sur cette idée au niveau européen, on est parvenu à la notion de consentement libre et éclairé, qui figure désormais dans le RGPD. Mais comment s'assurer qu'il le soit réellement, dans une telle situation de crise sanitaire et d'urgence vitale ? Le déploiement de cette application risque de mener à une sorte de dilemme moral imposé aux citoyens. Il y a un risque éthique lié à cette crise, alors même que, je le répète, cette application risque fortement de ne pas être efficace. La question se poserait dans d’autres termes si l’appli permettait à sauver des vies, et que cela avait été prouvé concrètement, scientifiquement.

Le député LREM Sacha Houlié, qui se prononce aussi contre le tracking, y décèle une "voie sans retour". Si l’application était bel et bien lancée, pourrait-on imaginer qu’il y ait un avant et un après, et qu’il soit difficile de faire machine arrière, une fois la pandémie terminée ?
Le secteur du numérique a donné de nombreuses occasions de constater que de nouvelles applications ou services en ligne qui s'avéraient pratiques au quotidien et acceptables socialement étaient en réalité néfastes. L'acceptabilité sociale est à distinguer de l'acceptabilité démocratique.

Ce qui inquiète et m'attriste est que le gouvernement mette lui-même sur la table une technologie dont on ne sait pas quels usages pourraient découler, sans prendre la peine d'accorder du temps à cette réflexion. Cela vaut également pour les drones, déployés au-dessus des grandes villes françaises. Or, on ne peut plus continuer à se lancer à tout-va dans le déploiement de nouvelles technologies. On risque d'y perdre la maîtrise de notre modèle de société.

https://twitter.com/Elsa_Trujillo_?s=09 Elsa Trujillo Journaliste BFM Tech