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Candilib: cette "start-up d'État" qui transforme le permis de conduire en cauchemar des candidats

Les patrons d'auto-écoles vent debout contre l'inscription en ligne au permis de conduire.

Les patrons d'auto-écoles vent debout contre l'inscription en ligne au permis de conduire. - AFP

Créneaux indisponibles, concurrence déloyale avec des bots: les candidats libres au permis de conduire doivent faire preuve d'acharnement, voire rivaliser d'ingéniosité pour obtenir un créneau sur la plateforme mise en place par le gouvernement.

"Tous les midis, la vie nous rappelle qu’on n’est rien!". Pour Joël, 23 ans et technicien informatique dans une boîte d’infogérance, trouver un créneau d’examen au permis de conduire sur la plateforme Candilib a tout d’un parcours du combattant. Chaque jour, inlassablement, il se connecte à heure fixe dans l’espoir de dégoter une place. Sans succès. Tous les centres d’examen, même au-delà de la région parisienne où il réside, sont pleins.

Il est loin d’être le seul à désespérer. La plateforme gouvernementale, au départ conçue pour faciliter la vie de ses utilisateurs et leur permettre de s’inscrire au permis aussi facilement que la prise d'un rendez-vous médical, est un chemin pavé de ronces.

Tant et si bien que certains se partagent, sur des forums en ligne, des astuces diverses et variées pour sortir la tête de l’eau, et décrocher ce qui fait office de Graal. Trouver les liens URL des centres, ne surtout pas rafraîchir les pages, abandonner les centres de région parisienne pour aller passer le permis à 400km… tout est bon pour se donner les chances de passer le premier examen de France.

Aucun créneau pendant six mois

Concrètement, Candilib sert de tremplin final aux candidats passés par des auto-écoles en ligne, dont Ornikar, En Voiture Simone ou le Permis libre. Elle est le fruit de la libéralisation du permis, et de la loi Macron, dont le deuxième volet est entré en vigueur en 2017. La plateforme se présente par ailleurs comme une "start-up d'Etat". Son objectif premier: permettre aux candidats de trouver, facilement et surtout gratuitement, une place pour parachever leur formation au permis et se lancer sur les routes de France.

Sur Candilib, les créneaux sont rares.
Sur Candilib, les créneaux sont rares. © Candilib

Le site, déjà très sollicité en temps normal, accuse le retard accumulé pendant les deux confinements. Chaque centre d'examen doit y inscrire, au compte-gouttes, ses créneaux disponibles. Ces derniers viennent cruellement à manquer.

"Entre 300.000 et 400.000 examens du permis de conduire ont dû être décalés", relève Romain Durand, co-fondateur de l'auto-école en ligne lepermislibre. "Ils créent désormais un véritable embouteillage".

Pour les six candidats libres contactés par BFM Tech, les délais d’obtention d’un créneau vont de trois mois à… un an.

"Depuis le jour de ma première connexion, il y a près de trois mois, je n'ai jamais vu apparaître un créneau", note l'un d'entre eux. "Surtout, l'accès à l'information est particulièrement opaque".

Un bot payant

En complément des trésors d’ingéniosité déployés pour trouver une place, se sont greffés des services, cette fois-ci payants, pour espérer avoir un temps d’avance sur les autres candidats, et cliquer sur le créneau désiré quelques secondes avant eux.

Candibot, lancé il y a quelques mois, propose ainsi de faire remonter des notifications à ses inscrits. Facturé à ses débuts 8,50 euros par mois, il monnaie désormais ses services 15 euros. Certains n’ont d’autre choix que de s’en remettre à ce bot. Contacté par BFM Tech, Candibot indique souhaiter "apporter le meilleur service possible", sans "éprouver le besoin d’apporter plus d’informations".

Et pour cause: le service tire profit de l'impasse dans laquelle se trouvent les candidats libres, et des données mises à disposition par Candilib, pour s'enrichir à moindres frais.

"Candibot devrait être interdit. Candilib fonctionne sur le principe de la gratuité et du premier arrivé, premier servi. Il est assez hallucinant que l’Etat laisse prospérer un tel bot", estime ainsi un professionnel du secteur.

Pour rééquilibrer ses inscriptions, et donner malgré tout leur chance à ceux qui voudraient s’inscrire gratuitement, conformément à la promesse initiale, Candilib a modifié début décembre ses conditions d’utilisation. Les créneaux sont désormais libérés par ordre chronologique, les candidats les plus anciennement inscrits étant les premiers à voir apparaître des horaires de passage.

Une nouvelle plateforme attendue en juin

La plateforme reste néanmoins un calvaire pour ses utilisateurs. "Le jour où je trouverai un créneau, la Terre entière sera au courant", note ainsi Joel. "J'avoue être un peu désespérée car je n'ai pas de date depuis novembre", explique une autre candidate. Un dernier candidat libre reconnaît être prêt à se diriger vers les autres centres que ceux de son Val-d'Oise de prédilection.

"Candilib est un outil intéressant sur le papier. Le blocage se fait du côté des préfectures, davantage habituées à traiter les dossiers prémâchés par des auto-écoles classiques que ceux des candidats libres", note Edouard Rudolf, le fondateur d'En Voiture Simone.

Les candidats pourraient voir le bout du tunnel. Une plateforme, actuellement en phase d'expérimentation, est attendue pour juin 2021. Baptisée "Rendez-vous permis", elle devrait coexister avec Candilib - sans que l'on sache si cette dernière a vocation à disparaître - pour l'inscription de tous les candidats au permis, auto-écoles traditionnelles incluses. "Rendez-vous permis va fonctionner sur tout le territoire", souligne Romain Durand.

L'autre solution appelée de leurs voeux par les auto-écoles en ligne: externaliser le permis de conduire, pour faire en sorte que passer l'examen pratique soit aussi simple à organiser que l'examen théorique.

La Poste propose ainsi depuis plus de quatre ans de passer son code à un horaire à sélectionner pour 30 euros, avec possibilité de le repasser sous 48h. Mais le secteur refuse pour le moment de passer à la vitesse supérieure. Cette externalisation pourrait intervenir sous plusieurs années.

Candilib n'a, pour sa part, pas répondu à nos sollicitations.

https://twitter.com/Elsa_Trujillo_?s=09 Elsa Trujillo Journaliste BFM Tech