BFM Business

TOUT COMPRENDRE – Lagardère, Bolloré, Arnault… Bataille au sommet du capitalisme français

Bernard Arnault, Arnaud Lagardère et Vincent Bolloré

Bernard Arnault, Arnaud Lagardère et Vincent Bolloré - AFP

Arnaud Lagardère, Bernard Arnault, Vincent Bolloré, Nicolas Sarkozy… Voici quelques-uns des noms qui gravitent autour d'un bras-de-fer tendu, qui dure depuis plusieurs années, autour du sort de l'entreprise Lagardère. Ce mercredi, la justice distribuera les premiers points.

Nouveau rebondissement à prévoir? Ce mercredi, le tribunal de commerce va peut-être relancer le feuilleton brûlant autour du sort du groupe Lagardère en autorisant (ou non) la convocation d'une assemblée générale. Une décision majeure puisqu'elle pourrait entamer la chute de son patron, Arnaud Lagardère, aux prises avec le fonds Amber et le groupe Vivendi dirigé par Vincent Bolloré.

Comment a débuté cette bataille?

Retour en 2016. Le fonds britannique Amber Capital entre au capital du groupe Lagardère. Comme tout fonds activiste, il cherche à infléchir la stratégie de l’entreprise, qu’il estime mal gérée, en délogeant au besoin la direction, dans le but d’augmenter significativement la rentabilité. Fondé par Joseph Oughourlian (par ailleurs président du Racing Club de Lens), Amber va rapidement passer à l'attaque. En mai 2017, le fonds (qui détient alors 4,3%) du capital critique vertement la gestion du groupe Lagardère, dirigé par l'héritier, Arnaud Lagardère.

Pêle-mêle, Amber réclame la vente de branches non-rentables (comme celle des médias), critique la rémunération des dirigeants et exige, surtout, la nomination de deux nouveaux administrateurs à sa main pour défendre sa stratégie de recentrage sur les métiers de l’édition (Hachette) et de la distribution (Travel Retail). Dans le viseur: Arnaud Lagardère. Ce dernier dirige la maison-mère qui reçoit les dividendes des différentes branches. Mieux: il dirige même une holding (baptisée Lagardère Capital & Management) qui est elle-même actionnaire de Lagardère. En clair, le patron reçoit une rémunération comme dirigeant et des dividendes comme actionnaire. Le tout alors que son groupe souffre depuis la dernière grande crise financière.

Comment Lagardère s'est-il défendu?

Le groupe Lagardère a une spécificité, il s'agit d'une société en commandite, une forme juridique qui assure un large contrôle à l'associé commanditaire. En clair, Arnaud Lagardère est indéboulonnable, à moins de retourner le conseil de surveillance. Pour se défendre, ce dernier pouvait compter, encore en 2017, sur le soutien du premier actionnaire de l'époque, le Qatar. Mais tout va se bousculer ensuite…

Comment a évolué ce rapport de force?

Les années qui suivent vont amplifier le rapport de force, à mesure qu'Amber grappille du capital de Lagardère. Fin 2019, le fonds a déjà 6,7% du capital. Six mois plus tard, il atteint 19,93%. Mais entretemps, Arnaud Lagardère obtient de nouveaux renforts. Et non des moindres: Nicolas Sarkozy et Guillaume Pepy (ex-PDG de la SNCF) entrent au conseil de surveillance de Lagardère. Le premier est réputé proche du Qatar (toujours actionnaire du groupe) et le second un soutien actif de Lagardère.

Surtout, Arnaud Lagardère a pris le risque de faire entrer quelques loups dans sa bergerie. Via Nicolas Sarkozy, il finit par appeler au secours Vincent Bolloré, patron de Vivendi et 17ème fortune française, en mai 2020. Une occasion en or pour ce dernier qui lorgne depuis des années sur Lagardère (et notamment sur Hachette) mais un piège annoncé pour Lagardère qui connait par cœur la réputation prédatrice de cet "allié" de circonstance. Vivendi monte donc au capital pour concurrencer Amber et sauver la tête de Lagardère lors d'une assemblée générale tendue le 5 mai 2020.

Bolloré n'était pas le premier choix d'Arnaud Lagardère et après cette assemblée, l'industriel breton apparait comme un nouveau rival. "Il ne devait prendre que 3%", expliquait à BFM Business, un proche de l'héritier. Bolloré prendra finalement 10%.

Que vient faire Bernard Arnault dans cette histoire?

Face à ce nouveau rival, Arnaud Lagardère tente alors un coup de poker menteur, en se rapprochant secrètement de Bernard Arnault, première fortune française et puissant patron de LVMH. Le 25 mai, les deux hommes annoncent une association au sein même de la holding LC&M, et déclarent ainsi ouvertement la guerre à Bolloré. Furieux, ce dernier décide de se renforcer encore au capital du groupe Lagardère et s'allie à… Amber. Depuis, c'est une course à l'échalote pour acquérir le plus de d’influence possible au capital, en multipliant les achats de titres sur le marché – entraînant un revalorisation de plus de 150% du cours de Bourse depuis mai dernier.

Début octobre, les principaux actionnaires sont donc:

  • Vivendi (Vincent Bolloré) avec 26,66% du capital et 20,21% des droits de vote
  • Amber Capital (Joseph Oughourlian) avec 19,93% du capital et 15,06% des droits de vote
  • Qatar Holding LLC avec 13,03% du capital et 16,69% des droits de vote
  • Financière Agache (Bernard Arnault) avec 7,75% du capital et 5,89% des droits de vote
  • Lagardère (Arnaud Lagardère) 7,26% du capital et 11% des droits de vote

Le Qatar affichant une certaine neutralité, Vivendi et Amber ont toutes les cartes en main pour faire tomber le conseil de surveillance. Mais c'était avant un énième rebondissement: en août dernier, le mandat d'Arnaud Lagardère à la tête de son groupe est renouvelé pour quatre ans alors qu'il devait se terminer en mars 2021. Une façon de couper l'herbe sous les pieds de Vivendi et Amber.

Que va trancher le tribunal de commerce?

Ces coups de théâtre ne détournent pas Bolloré et Oughourlian de leur objectif: prendre le contrôle du conseil de surveillance. Pour cela, encore faut-il réunir une assemblée générale et Lagardère s'y oppose frontalement, espérant gagner du temps, la prochaine assemblée n'étant prévue qu'en mars 2021. Au tribunal de décider si, compte tenu du nouveau pouvoir acquis par le duo Vivendi/Amber, une AG extraordinaire doit être organisée en novembre.

Arnaud Lagardère peut-il encore sauver sa place?

C'est l'enjeu des prochains mois. Si les assaillants arrivent à s'imposer au conseil de surveillance, le mandat de Lagardère sera en danger. En réalité, tout peut encore arriver. Selon le Figaro, l'Elysée verrait d'un mauvais œil le raid de Bolloré qui s'emparerait de la division médias de Lagardère et disposerait, avec Canal+, d'un empire très influent à 18 mois de la présidentielle. Mais le groupe Lagardère pourrait aussi être victime de l'appétit de Vivendi et de LVMH, qui se partagerait alors le butin…

Thomas Leroy Journaliste BFM Business