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Tensions extrêmes entre Paris et Bruxelles sur la réforme d’EDF

La séparation de la branche commerciale et des barrages sont au cœur du bras de fer entre le gouvernement et la Commission européenne. Bruxelles veut rompre tout lien entre les activités de l’électricien. Les discussions vont durer jusque fin mars.

Les négociations sont bloquées entre Paris et Bruxelles. Le gouvernement a engagé depuis plusieurs mois des discussions avec la Commission européenne pour la refonte d’EDF. Cet automne, les deux camps ont réussi à s’entendre sur les grandes lignes du projet. L’objectif français est d’augmenter de 20% le prix de vente de l’électricité nucléaire qu’EDF revend à ses concurrents comme Engie ou Total. Bruxelles demande en contrepartie à la France de favoriser la concurrence en séparant, notamment, ses activités commerciales. Pour Bruxelles, elles sont le nœud du monopole d’EDF qui compte encore 23 millions de clients et 75% de parts de marché.

"Avant les fêtes ça ne se passait pas bien du tout, du tout", raconte une source proche d’EDF. Les négociations ont bien avancé à l’automne, avant de caler d’un coup. "On avait pourtant beaucoup progressé" tente de rassurer une source proche du gouvernement.

Sur le pilier de la négociation notamment, le prix de vente de l’électricité devrait augmenter d’environ 20% après la réforme. Il devrait être compris entre 48 et 50 euros -le régulateur recommandait 49 euros-, contre 42 euros actuellement. Surtout, il sera fixe et permettra à EDF de ne plus être dépendant de la volatilité des prix de marché.

Casser le monopole d'EDF

"La Commission est d’accord sur le principe de la réforme, mais demande d’importantes contreparties", ajoute cette source proche des pouvoirs publics. La France propose ainsi d’isoler la branche commerciale dans une nouvelle société "EDF Vert" qui sera détenue à 70% par EDF, rebaptisé "EDF Bleu", où seront logées les centrales nucléaires.

"Les discussions semblent extrêmement difficiles tant Bruxelles exige, sans surprise, des séparations totales des activités d’EDF", explique Philippe Page Le-Merour, secrétaire du Comité Social et Économique Central du groupe.

Depuis des années, la commission européenne veut casser la situation de monopole d’EDF en séparant notamment la production de la commercialisation.

Selon nos informations, une nouvelle réunion de négociations entre le gouvernement et la Commission européenne doit avoir lieu la semaine prochaine. Hier, le ministre de l’Economie Bruno Le Maire a assuré qu’il n’y aurait "pas de démantèlement d’EDF […] et les discussions vont se poursuivre avec Bruxelles", a-t-il déclaré lors de ses vœux à la presse, avec la mine des mauvais jours... "l y a de vraies lignes rouges de chaque côté, confie une source proche d’EDF. On se donne jusqu’à la fin du premier trimestre pour trouver un compris".

Débat sur l'autonomie des filiales

Le gouvernement voudrait boucler les négociations plutôt fin février pour respecter le calendrier parlementaire. Le temps presse: pour que la réforme soit bouclée dans un an, juste avant la campagne présidentielle, elle doit être présentée au début de l’été pour ensuite être débattu au Parlement à l’automne. Contactée, la direction d’EDF et Bercy n’ont pas souhaité commenter nos informations. Les services de la Commission européenne ne nous ont pas répondu.

"Le degré d’indépendance et d’autonomie de cette branche est au cœur des discussions", admet un bon connaisseur du dossier. Et ça coince. L’Etat français et EDF veulent qu’EDF "Bleu" continue à décider de la stratégie d’EDF "Vert" pour justifier que le groupe reste "intégré". C’est la clé de la réorganisation de l’électricien. EDF y met un point d’honneur, craignant de ne plus avoir aucun pouvoir dans la branche "Vert", regroupant la branche commerciale et le réseau de distribution Enedis. Le groupe refuse qu’elle ne soit qu’une participation financière, comme c’est déjà le cas dans le Réseau de Transport d’Electricité, RTE où il ne décide plus de grand-chose. "Mais la commission n’y est pas favorable, reconnait cette source. Elle pousse à plus de séparation des entités d’EDF".

La marque EDF menacée?

Le camp français promet que les flux financiers (trésorerie, investissement, comptabilité) seront indépendants et distincts, mais rien n’y fait, cela ne suffit pas pour la Commission européenne. Le bras de fer concerne aussi la filiale hydraulique. EDF et la France demandent à sanctuariser les barrages dans une sorte de "régie publique" pour qu’ils échappent à une ouverture à la concurrence. Mais en échange, Bruxelles demande qu’elle soit, elle aussi, totalement indépendante vis-à-vis d’EDF et même sortie du groupe.

En interne, la tension est palpable même si rien ne filtre dans les couloirs de l’entreprise. La semaine passée, le PDG d’EDF, Jean-Bernard Levy, a présenté ses vœux aux salariés en insistant sur plusieurs points qui semblent ciblés par la Commission européenne.

"Nous devons préserver l’hydraulique […] je n’accepterai un accord que s’il maintient le Groupe intégré […] et que notre marque EDF, tant aimée des Français, reste le dénominateur commun des futures entités", a-t-il écrit.

Les syndicats s’inquiètent de voir la branche commerciale abandonner la marque EDF pour favoriser la concurrence et voir l’électricien continuer à perdre plus d’un million de clients par an. Ils restent sur le pied de guerre. Après trois journées de grève en un mois, ils prévoient une quatrième mobilisation le 19 janvier.

Matthieu Pechberty Journaliste BFM Business