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Le facteur irlandais éloigne un accord de libre-échange entre Washington et Londres

Joe Biden est arrrivé ce mercredi au Royaume-Uni pour le sommet du G7. Si les Britanniques veulent leur traité commercial avec les Etats-Unis, il va falloir changer d'approche sur l'Irlande du Nord.

Du fait des crispations entre Londres et Bruxelles au sujet de l’Irlande du Nord, l’accord de libre-échange avec l’Amérique qu’espère tant le Royaume-Uni paraît mal engagé. Joe Biden, qui s’est toujours présenté comme un catholique irlandais méprisé des puissances d’argent, aime à citer ces vers du poète le plus d’Irlande, Seamus Heaney: "Une fois dans une vie/Le raz-de-marée tant attendu/De la justice peut se lever/Quand histoire rime avec espoir".

Alors, par facilité, il y a la tentation de ramener les intentions du président des Etats-Unis vis-à-vis des Britanniques à sa fierté pour ses racines et sa foi. Ce n’est, bien entendu, qu’un aspect de son approche de la relation. Le président des Etats-Unis vise, avant tout, la reformation de ce qu’il nomme "la coalition des démocraties", en l’occurrence, occidentales, face à la Chine et à la Russie. Or, la question nord-irlandaise apparaît, actuellement, comme une pierre d’achoppement.

"Attiser"

Les Etats-Unis n’ont pas attendu la rencontre de ce jour avec le Premier ministre britannique pour lancer leurs avertissements, même s’ils s’en défendent. D’après The Times, l’ambassade américaine a accusé le gouvernement de Boris Johnson "d’attiser" les tensions en Irlande du Nord.

Effectif depuis janvier, le "protocole nord-irlandais" maintient cette province britannique dans le marché unique européen des 27 pour les marchandises, en instaurant des contrôles douaniers sur les biens arrivant en Irlande du Nord depuis la Grande-Bretagne, mécanisme destiné à empêcher le retour à une frontière physique avec la République d'Irlande. Mais la Commission européenne voit se profiler des mesures unilatérales du gouvernement Johnson, dans les semaines à venir, écornant ce protocole, ce qui entraînerait immanquablement des représailles du bloc européen.

Le conseiller à la sécurité nationale de Joe Biden, Jake Sullivan, tout en assurant que le président n’essaie pas de "négocier en public", dit redouter "profondément" que ce différend commercial post-Brexit ne mette en danger la paix en Irlande du Nord. "Quel que soit le moyen que les deux parties trouvent pour procéder", a-t-il réclamé sur la BBC, "il doit fondamentalement protéger les acquis de l'accord du Vendredi saint et ne pas mettre en péril cela", c’est-à-dire le cadre de règlement du conflit nord-irlandais trouvé en 1998.

Ce haut responsable de la politique étrangère est de ceux, nombreux dans l’administration Biden, ayant un intérêt spécifique pour l’Irlande. En 2019, il avait co-signé un appel à la prédécesseur de Boris Johson, Theresa May, pour un respect du texte. L'Irish Times met à présent en exergue la lettre qu’un groupe d’éminents Américains d’ascendance irlandaise a adressé à la Maison-Blanche, réclamant, en vue de la rencontre avec Boris Johnson, une défense sans concession de ce compromis de paix, afin qu’il ne devienne pas "un dommage collatéral du Brexit".

"Une autre Californie"

Le conseiller du président Biden a refusé de se prononcer sur un éventuel lien avec l’avancée d’un futur accord commercial avec le Royaume-Uni, en dépit de l’évidence de la causalité pour nombre d’analystes. Avant le face-à-face, le chef du gouvernement britannique a préféré ne pas le relever, déclarant ne pas être "inquiet" à l’idée que le sommet du G7 soit éclipsé par la querelle en cours avec l’UE.

Dans cette optique, il ne manque pas forcément d’alliés aux Etats-Unis, notamment auprès de l’opposition à l’administration Biden. La "Heritage Foundation", proche des Républicains, a ainsi jugé qu’est venu le temps d’un "traité de libre-échange anglo-américain". Argument central: correctement mis en œuvre, cet accord commercial aurait "pour effet d’augmenter la taille du marché des producteurs de l’équivalent d’une autre Californie", une analogie qui ne déplaira certainement pas au 10 Downing Street et aux stratèges du Brexit.

Cinq cycles de négociations ont déjà eu lieu depuis mai 2020. Un sixième ne semble plus représenter une priorité pour la Maison-Blanche. Le ministre des Affaires étrangères, Anthony Blinken, a expliqué que tout accord prendrait maintenant un ‘certain temps’, parce qu’il va falloir un réexamen ce qui a été discuté par l’administration Trump. En février, sa collègue au Commerce extérieur, Katherine Tai, a inclus les discussions avec Londres dans un ensemble des pourparlers commerciaux à revoir, afin qu’ils suivent "une voie conforme à la politique" de Joe Biden.

2023 au plus tôt

À Washington, l’échéance est repoussée à 2023, au plus tôt, aussi parce que la perspective des élections de mi-mandat en novembre 2022 rend inutile, politiquement, de risquer la relance de négociations d’une telle dimension. De part et d’autre, le principe d’une élimination de toutes les barrières tarifaires et non-tarifaires, notamment dans le domaine agricole, est encore loin d’être acquise.

À moins que Londres n’adapte sa stratégie, autant sur la question nord-irlandaise que sur l’approche commerciale. Dans un rapport publié mercredi, un cercle de réflexion proche des travaillistes, l’IPRR, estime qu’il faut proposer à Washington une réécriture commune des règles du commerce mondial, afin de faire émerger une définition plus large d’objectifs de politique environnementale, en y incluant des normes sur le travail et la promotion de la démocratie et des droits de l’homme. Ce serait susceptible d’aller dans le sens du discours de l’administration démocrate américaine. Changer de pied, donc, pour au final obtenir le résultat qui validera le "Global Britain" tant promis par les partisans du Brexit.

Benaouda Abdeddaïm Editorialiste international