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Qu’est-ce que le Haut-Commissariat au Plan que le gouvernement veut remettre au goût du jour?

Jean Castex

Jean Castex - Martin Bureau

Le Premier ministre, Jean Castex, a fait part de sa volonté de mettre en place un "Haut-Commissariat au Plan". Un outil inspiré de la planification française créée au sortir de la guerre.

Près de 75 ans après sa création, le Commissariat général du Plan devrait faire son grand retour. Invité sur RMC et BFMTV mercredi, le Premier ministre Jean Castex a dit souhaiter la mise en place d’une telle instance rebaptisée "Haut-Commissariat au Plan" et dont François Bayrou pourrait prendre la tête. Objectif: "rééclairer l’action publique d’une vision de long terme", a souligné le nouveau locataire de Matignon.

Emmanuel Macron a évoqué à demi-mot un tel projet, mi-avril

En pleine épidémie de coronavirus, Emmanuel Macron évoquait déjà à demi-mot le 13 avril dernier la construction d’un tel projet. Invitant les Français à penser "l’après", il disait vouloir "bâtir une stratégie où nous retrouverons le temps long" et "la possibilité de la planifier".

Le ministre de l’Economie, Bruno Le Maire, s’y est lui aussi dit favorable ce jeudi lors d’un déplacement dans l’Oise: "Je pense qu’il peut être très utile d’avoir une boussole avec le Haut-Commissariat au Plan (…) qui puisse nous dire sur le très long terme: ‘voilà quels sont les bons choix économiques, les bons choix industriels pour la France", a-t-il déclaré.

Héritage gaullien

La mise en place de ce Haut-Commissariat marquerait le retour sur le devant de la scène d’une institution héritée du Général de Gaulle. Au sortir de la Seconde guerre mondiale, la France, bien que dans le camp des alliés, est particulièrement affaiblie: une partie du pays est détruit, l’économie est mal en point, les équipements sont vieillissants…

"Le Commissariat au plan a été créé dans une situation d’extrême urgence économique, sociale et politique", explique Philippe Mioche, historien et auteur de "Le Plan Monnet, Génèse et élaboration 1941-1947". C’est donc à partir de ce constat que Jean Monnet convainc en 1946 le Général de Gaulle de créer cette institution. L’idée est de définir et coordonner les grandes priorités pour redresser et moderniser rapidement le pays en organisant notamment les aides américaines dont bénéficiait la France à l'époque.

Renouer le dialogue

"Modernisation ou décadence", disait Jean Monnet. Comme le prévoyait le plan, cette transformation d’ampleur devait se traduire par un réseau ferroviaire développé, une électricité de pointe, de grandes usines… En échange de crédits alloués en partie grâce au plan Marshall américain, chaque secteur représenté par une "Commission de modernisation" s’est vu assigné des objectifs clairs dont des objectifs chiffrés visant à rendre leur production supérieure de 25% en 1950 à ce qu’elle était en 1929. Reste que le Plan n’avait aucune valeur contraignante, seulement incitative.

Car l’objectif était aussi d’en faire un grand "moment de rassemblement autour des objectifs fixés grâce à la vision des forces vives" de la nation, souligne Philippe Mioche. Ainsi, les commissions de modernisation du "Plan Monnet" réuniront syndicats, chefs d’entreprises, experts et hauts-fonctionnaires de l’administration. Et les résultats seront au rendez-vous puisque les objectifs fixés par le Commissariat ont été atteints dans leur ensemble.

La planification absorbée par la mondialisation

La dynamique s’est poursuivie jusqu’au quatrième plan (1962-1965). Mais à partir du cinquième (1966-1970), "la planification a préconisé des choses qui ne correspondait plus du tout au monde réel", indique Philippe Mioche. L’ouverture économique comme la construction européenne ont rendu de plus en plus difficile l’exercice prévisionnel. Comment penser le développement d’un pays de manière isolé dans un environnement de plus en plus mondialisé?

L’outil de planification perd alors de son intérêt et ne permet plus de piloter convenablement avec une vision globale le développement économique et social. Même s’il s’efforce au fil des années de se réinventer en ne se limitant plus à des objectifs quantitatifs via la croissance notamment mais intégrant également des mesures de qualité de vie.

En 1993, le onzième plan qui devait couvrir la période 1993-1997 ne sera pas adopté par le gouvernement. Treize ans plus tard, le Commissariat au Plan deviendra le Centre d'analyse stratégique, recentré sur une fonction d'expertise, puis le Commissariat général à la stratégie et à la prospective (aussi appelé France Stratégie) en 2013.

Pourquoi recréer un Haut-Commissariat?

Le gouvernement de Jean Castex entend recréer un Haut-Commissariat au Plan pour répondre aux enjeux posés par la crise sanitaire et penser ce qu’Emmanuel Macron a appelé le "monde d’après".

Dans ses diverses allocutions pendant la période de confinement, le chef de l'Etat a notamment promis "des décisions de rupture" et appelé à "un changement de paradigme auquel nous devons nous préparer".

Ce Haut-Commissariat sera donc chargé de fixer les nouvelles grandes orientations du pays sur le long terme. Bien sûr, le contexte et les priorités n’ont plus rien à voir avec celles de 1946. Désormais, ce seront des thèmes bien différents, sans doute liés à la mondialisation, à la souveraineté industrielle, au réchauffement climatique ou encore à la cohésion des territoires qui devraient animer les discussions du futur Haut-Commissariat au Plan.

https://twitter.com/paul_louis_ Paul Louis Journaliste BFM Eco