BFM Business

Qu'appelle-t-on le plein emploi?

Le plein emploi ne veut pas dire un taux de chômage à 0%

Le plein emploi ne veut pas dire un taux de chômage à 0% - Philip Whitehouse - Wikimedia Commons - CC

Plusieurs candidats à la présidentielle ont fait du plein emploi un objectif. Mais que peut bien signifier ce terme? Est-il nécessairement une bonne chose?

Qui dit élection présidentielle, dit promesses ambitieuses. Plusieurs politiques visent ainsi le plein emploi. C'est le cas de Jean-Luc Mélenchon qui promet de créer pas moins de 3,5 millions de postes, ou de François Fillon qui dit pouvoir ramener "en quelques années, le pays au plein emploi avec un taux de chômage à 5%".

Le plein emploi reste donc plus que jamais un objectif à la mode chez les prétendants à l'Élysée. Néanmoins, comment peut-on le définir? Le Bureau international du travail (BIT), l'organisme qui élabore les normes en matière de taux de chômage, s'en tient à une explication relativement floue. Il indique qu'il faut "qu'il y ait du travail pour toutes les personnes qui souhaitent travailler et qui recherchent activement du travail" et que les personnes actives aient la possibilité de choisir un emploi où elles puissent utiliser leurs compétences et qualifications.

Pas à 0% de chômage

Une description qui n'est pas franchement concrète et qui ne répond pas à une question: à partir de quel taux de chômage peut-on parler de plein emploi?

Une chose est sûre: le chiffre n'est pas à 0%. "Il y a toujours des frictions sur le marché du travail. Il est normal, par exemple, que des personnes refusent un poste en raison du manque de qualité de l'emploi qu'on leur propose", rappelle Francis Kramarz, professeur d'économie à l'école Polytechnique. "S'il n'est pas une bonne chose, d'un point de vue social, le chômage a son utilité, économiquement. Il permet par exemple, de transférer des salariés d'une entreprise qui va mal à une entreprise qui va bien (*). Cela suppose néanmoins qu'il y ait un accompagnement des chômeurs", ajoute-t-il par ailleurs.

S'il n'est pas à zéro, à combien peut-on aujourd'hui évaluer ce taux de plein emploi? Éric Heyer, économiste à l'OFCE le situe, en France, autour de 4,5-5%, et considère qu'il y a "consensus autour de ce chiffre". Éric Heyer explique que le taux de plein emploi s'assimile au taux de chômage dit "frictionnel". "D'une part, vous avez les jeunes diplômés qui mettent environ 6 mois pour trouver un emploi qui leur correspondent, ce qui représente environ 2,5%. D’autre part, il y a les périodes de carence entre deux postes en contrats courts, qui sont en moyenne de 1,5 mois et représentent 2% de la population active”, détaille-t-il.

Un niveau qui ne diffère pas tellement d'un pays à l'autre

"Le plein emploi se confond avec le chômage frictionnel qui est une sorte de vue de l'esprit, un monde où tout le monde trouve du travail et où il n'y a du chômage que parce que les personnes sur le marché mettent du temps pour obtenir le poste qui leur convient le mieux", confirme François Fontaine, professeur à la Paris School of Economics. Selon ce dernier, ce niveau de chômage "n'est pas très différent d'un pays à l'autre". "Il peut y avoir de légers écarts, selon que vous avez ou non des agences pour l'emploi extrêmement efficaces, qui vont vous amener sur un plateau l'offre qui vous convient le mieux", indique-t-il. En ce sens, "le pays qui a été le plus proche du plein emploi était peut-être le Danemark dans les années 2000 avec un taux de chômage autour de 3%", considère-t-il.

L'économiste Jean Pisani-Ferry, dans un rapport daté de 2000 (mais qui n'a rien perdu de sa fraîcheur) s’était lui basé sur l’approche de Lord William Beveridge, le père de l’assurance-maladie britannique en 1944. Ce dernier considérait que le plein emploi était atteint lorsque "le nombre des places vacantes était supérieur au nombre de candidats à un emploi, et où les places étaient telles et localisées de telle façon que le chômage se ramène à de brefs intervalles d’attente". Sur la foi de cette approche, Jean Pisani-Ferry arrivait à un taux compris entre 3,5 et 4%.

La face cachée du plein emploi

Reste que fixer le plein emploi comme un objectif absolu n'est pas sans effet pervers. "Cela ne donne qu'une notion limitée du marché du travail, une vision parcellaire. D'autres problèmes peuvent se poser en plein emploi, comme l'inactivité de certaines personnes (par exemple les actifs découragés dans leur recherche d'emploi, ndlr) ou encore la qualité des emplois (travailleurs pauvres ndlr)", prévient François Fontaine.

C'est ce qu'Éric Heyer appelle de son côté la "face cachée du plein emploi". "Le plein emploi ne veut pas dire que tout va bien dans l'économie", explique-t-il. Avant de rappeler "qu'aux États-Unis ou au Royaume-Uni, par exemple, les structures juridiques autorisent les emplois à faible durée de travail". Il cite également "le développement rapide et sauvage du temps partiel dans certains pays", comme les Pays-Bas. Dans ce dernier pays, le pourcentage de femmes qui travaillent à temps partiel atteint plus de 60% contre 22,5% en France.

(*) Cette idée a été plus particulièrement développée dans le livre "Le chômage, fatalité ou nécessité ?" de Pierre Cahuc et André Zylberberg (éditions Flammarion).