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Pourquoi les rémunérations des grands patrons ont explosé ces dernières années

En 50 ans, l'écart de rémunération des grands patrons par rapport aux salaires les plus bas dans l'entreprise a fortement grimpé. Des économistes ont tenté de comprendre les causes de cette inflation et leurs conclusions sont très contre-intuitives.

Les grands patrons sont-ils trop payés? La question est insoluble puisqu'elle dépend de la sensibilité de la personne qui répond. Certains jugeront que les écarts de rémunérations sont choquants, d'autres répondront que ce sont les "prix du marché" et que ces pratiques sont les mêmes dans tous les pays.

Patrick Pouyanné l'a compris à ses dépens ce mardi. "Fatigué" par la polémique sur sa rémunération, le PDG de TotalEnergies a tenu à rappeler qu'il "ne s'était pas augmenté de 52%" en 2021. Ce qui est vrai, puisque c'est son conseil d'administration qui a décidé de ramener l'année dernière sa rémunération à son niveau d'avant crise.

Argument qui n'a cependant convaincu que les convaincus et surtout relancé le débat sur le niveau de rémunération des grands patrons.

Car dans les faits, les rémunérations des grands dirigeants ont bien augmenté en 2021. Selon la société Fintech Scalens spécialisée dans les services aux grandes entreprises, la rémunération moyenne des patrons du CAC 40 a atteint 8,7 millions d'euros, soit deux fois plus qu'en 2020. Cette année, la moyenne devrait toutefois légèrement baisser à 7,4 millions d'euros selon la société.

Il ne s'agit évidemment pas d'une exception française. En Allemagne, selon Scalens, les PDG des entreprises du Dax (l'équivalent allemand de notre CAC 40) vont percevoir en 2022 une rémunération moyenne de 15,4 millions d'euros (+83%). Outre-Manche, les grands patrons du FTSE devraient recevoir 13,5 millions d'euros en moyenne (bonus et variable compris).

En Europe, la France n'est pas dans le haut du panier en la matière:

  • Allemagne : 15,4 M€ (+83%)
  • Royaume Uni : 13,5 M€ (+143%)
  • Italie : 8,1 M€ (+86%)
  • Danemark : 7,9 M€ (+29%)
  • France : 7,4 M€ (-8%)
  • Pays-Bas :  6,6 M€ (+38%)

Aux Etats-Unis, les 100 plus importants patrons ont touché 20 millions d'euros en 2021 en moyenne selon une étude du cabinet Equilar.

Une anomalie de l'Histoire?

Les écarts de rémunération entre les grands patrons et leurs salariés les plus modestes sont à peu près comparables d'un pays à l'autre. Ce ratio se stiue aux alentours de 250. Un écart qui ne cesse de se creuser. Il était environ de 1 à 12 en France au début des années 1970, de 1 à 25 dans les années 1980. Même évolution outre-Atlantique où l'écart n'était "que" de 1 à 25 en 1965, soit 10 fois moindre qu'aujourd'hui.

"La rémunération réelle des PDG a augmenté de 1460% de 1978 à 2021, plus rapidement que la croissance du marché boursier et que les bénéfices des 0,1% les plus riches, explique un rapport du think tank américain EPI. Pendant ce temps, le revenu du travailleur type n'a augmenté que de 18,1% au cours de la même période."

Cette évolution ressemble à une anomalie dans l'histoire du capitalisme. Les grands patrons du passé auraient jugé aberrants de tels écarts. Il y a plus d'un siècle, le banquier John Pierpont Morgan, fondateur de la banque d'affaires JP Morgan, estimait que les écarts entre le dirigeant et les plus bas salaires ne devaient pas excéder un écart de 1 à 20. Quelques années plus tard, Henry Ford, le fondateur du célèbre fabricant automobile, estimait que ce ratio ne devait pas excéder les 40. Des affirmations qui ne reposaient cependant sur rien d'autre que sur leur intuition d'une juste répartition des richesses.

L'innovation pousse à l'inflation

Comment alors expliquer cette évolution qui a dépassé depuis longtemps les préconisations de grands capitalistes d'antan? De nombreux économistes se sont penchés sur la question pour tenter d'en trouver les causes.

Plusieurs facteurs seraient à l'œuvre. L'innovation technologique serait l'un d'entre eux. C'est la thèse de deux chercheurs en économie Carola Frydman et Dimitris Papanikolaou, qui ont publié en 2017 une étude sur le sujet en analysant les rémunérations des dirigeants ces dernières décennies, l'évolution des cours de Bourse de leurs sociétés et les brevets déposés.

"Lorsque des technologies apparaissent, il est vraiment très important d'avoir au sein de votre entreprise des talents capables de trouver de nouveaux produits et de précieuses opportunités d'investissement", estime Carola Frydman dans une note.

Alors que les innovations de rupture se sont multipliées ces dernières décennies dans la plupart des secteurs avec les technologies numériques (de la banque à la recherche médicale en passant par la communication), les administrateurs à l'affut de nouvelles opportunités auraient tendance à sans cesse mieux payer des talents qu'ils estiment rares.

D'où cette propension des grands patrons à régulièrement annoncer de grandes révolutions technologiques, des changements majeurs qu'eux seuls seraient capables de pleinement exploiter pour en faire bénéficier leurs actionnaires.

Selon les auteurs, la recherche de nouvelles opportunités d'investissement représenterait 63% du salaire moyen d'un dirigeant sur les périodes récentes.

L'effet pervers de la transparence

Mais d'autres facteurs entrent en jeu dans ce phénomène d'inflation. Et ils peuvent paraître paradoxaux. C'est le cas de la transparence accrue dans le domaine des rémunérations des grands dirigeants. Dans la plupart des économies occidentales, les autorités de contrôle ont imposé ces dernières décennies aux entreprises cotées de davantage communiquer afin de les inciter à être plus responsables. Aux Etats-Unis, la SEC a édicté en 1992 ce nouveau règlement de transparence. En France, c'est la loi NRE de 2001 qui a imposé aux entreprises ce reporting extra-financier.

Des informations obligatoires, accessibles qui plus est aujourd'hui en quelques clics... Tout un chacun peut trouver en quelques secondes sur Google la rémunération de Carlos Tavares, le patron le mieux payé de France (66 millions d'euros au titre de 2021, dont 19 millions encaissés cette année) ou de Peter Kern, le Pdg d'Expedia, le plus gros revenu aux Etats-Unis (296 millions de dollars).

En devenant publiques, espéraient les législateurs, ces rémunérations devaient logiquement être maîtrisées. C'est l'exact inverse qui s'est produit. Si tout le monde a accès à ces informations, les dirigeants et membres des conseils d'administration pas moins que les autres. Et eux les scrutent, les comparent et les utilisent comme un étalon. Pour un administrateur, si le PDG de mon concurrent est payé 2 millions d'euros par an, j'enverrais un mauvais signal aux marchés en recrutant le mien pour 1 million. Je serais donc tenter de lui verser 2,5 millions d'euros pour des raisons évidentes confiance et de prestige.

C'est le même phénomène qui est d'ailleurs à l'oeuvre dans le sport de haut niveau avec l'explosion des montants de transfert et de rémunération. Le nouveau Ballon d'Or Karim Benzema a ainsi gagné 13,2 millions d'euros en 2021, soit 120% de plus que le patron de TotalEnergies.

Comme un individu, une entreprise est victime d'un biais bien connu en psychologie qu'on appelle le "Lake Wobegon Effect" qui est un penchant à surestimer ses capacités et à se croire au-dessus de la moyenne. De nombreux sondages et études ont démontré qu'en général plus de la moitié des individus estiment faire partie des 50% les meilleurs, ce qui est impossible par définition. Idem pour les entreprises. Plus de la moitié des entreprises du CAC 40 estiment probablement être les plus performantes.

Selon cette étude publiée en 2009, cette tendance générale à s'imaginer meilleur que la moyenne entraîne une inflation continue des salaires des cadres en première en ligne, à commencer par les premiers d'entre eux: les patrons.

Avec la mondialisation, l'ouverture des marchés et la circulation accrue des talents, l'effet de contagion devient global.

"Les mieux payés des dirigeants d’entreprises sont les nouveaux arrivants, âgés de 45 à 55 ans. On compte de nombreux étrangers parmi eux, qui ont dirigé des entreprises dans d’autres pays où ils ont bénéficié de rémunérations très élevées, constate Bénédicte Hautefort, la fondatrice de Fintech Scalens. Et donc ils comparent, mais sans prendre en compte le fait qu’en France, leurs dépenses ne seront pas les mêmes en termes notamment d’assurance santé ou de frais de scolarité. Les salaires des dirigeants augmentent donc aussi du fait de l’internationalisation du profil de ceux qui sont nommés."

Dans un monde qui promeut l'innovation, la transparence et la liberté, les rémunérations des grands patrons (comme des stars du foot) ne sont donc pas près de devenir "raisonnables".

Frédéric Bianchi
https://twitter.com/FredericBianchi Frédéric Bianchi Journaliste BFM Éco