BFM Business

Pourquoi la Chine peut réussir à ne plus être un pays émergent en 2020

Le bouleversement du modèle de croissance chinois a des impacts énormes sur l'ensemble de l'économie mondiale (image d'illustration).

Le bouleversement du modèle de croissance chinois a des impacts énormes sur l'ensemble de l'économie mondiale (image d'illustration). - Wnag Zhao - AFP

INTERVIEW - Le ralentissement de la croissance chinoise inquiète les marchés. La deuxième économie mondiale a pourtant encore les moyens d'atteindre son objectif: devenir un pays développé en 2020. C'est le pronostic de Christian Déséglise, cadre dirigeant chez HSBC et professeur spécialiste des marchés émergents à l'Université de Columbia.

Quand la locomotive chinoise tousse c'est tout l'économie planétaire qui s'enrhume. La deuxième économie mondiale cherche actuellement à réorienter sa croissance pour qu'elle soit davantage soutenable. Ce ralentissement est scruté de près par les marchés dont les doutes sont encore vifs. Ce qui provoque depuis plusieurs mois d'importants remous sur l'ensemble des marchés financiers.

Dans ce contexte, quels défis doivent relever la Chine et les principaux pays émergents? Éléments de réponse avec Christian Déséglise, responsable de la division banques centrales chez HSBC et professeur spécialiste des marchés émergents à l'Université de Columbia.

-
- © HSBC

> La croissance chinoise a finalement été de 6,9% en 2016 alors que vous prévoyiez autour de 7%. Une mauvaise surprise?

On se focalise un peu trop sur les décimales. Il y a toujours une marge d'incertitude sur le calcul, et sur le niveau de fiabilité des données. Qu'on soit à 6,9 ou 7,1% cela n'est pas essentiel. La tendance est plus importante: il y a-t-il un ralentissement, une accélération, ou même un ralentissement trop fort? Il est indéniable qu'il y a un ralentissement. Et d'une certaine manière c'est sain. Mais il est sûr qu'un ralentissement trop prononcé peut être déstabilisateur. 

> Mais jusqu'à présent, selon vous, la perte de vitesse chinoise n'a rien d'inquiétant…

C'est vrai que ce ralentissement n'a pas été anticipé. Le gouvernement a réagi: les taux d'intérêts ont été baissé à plusieurs reprises, des plans d'investissements et d'infrastructures ont été mis en place, etc... Cela aurait dû se traduire par une reprise de l'industrie manufacturière. Or cette reprise n'est pas là. Nous pensons donc que davantage de mesures vont être prises pour éviter un scénario où le rythme de la croissance passerait à un niveau inquiétant. Au niveau fiscal, le gouvernement dispose d'une capacité budgétaire qui est encore assez peu utilisée actuellement. Le niveau d'endettement de l'Etat reste très faible, ce qui donne à Pékin d'importantes marges de manœuvre.

> Quelle est votre prévision pour 2016?

Nous sommes à 6,7%. Il faut mettre cela au regard des chiffres en Europe et États-Unis. Même si la Chine ralentit à environ 7% de croissance par an, la deuxième économie mondiale a encore un impact considérable sur l'évolution du PIB dans les autres pays. En 2015, elle a encore contribué deux fois plus que les États-Unis à la croissance mondiale en dollars. Cette année, la Chine devrait encore peser pour 30% dans la croissance mondiale.

> La Chine cherche à réorienter son économie et à tourner la balance vers plus de consommation et les services. Y parvient-elle?

Il ne s'agit pas vraiment de faire tourner la balance. Trois éléments contribuent à la croissance : la consommation des ménages, l'investissement des entreprises et la demande du gouvernement. Or l'investissement est énorme en Chine, de l'ordre de 44% du PNB (produit national brut) contre 17% au Brésil et aux alentours de 20% dans la plupart des pays. C'est très sain d'avoir de l'investissement car cela permet de générer de la croissance. Mais il faut que cet investissement soit bien utilisé et crée de la valeur ajoutée. Le défi de la Chine c'est donc de bien investir. Pour cela il faut que le capital soit davantage alloué par le marché. Et le gouvernement essaye de faire cela depuis une dizaine d'années. Si cela fonctionne, l'investissement générera davantage de richesses et donc de consommation. Au final, si l'on voit qu'il y a plus de consommation et moins d'investissement c'est un signe que les choses vont dans le bon sens.

> Observe-t-on justement une hausse de la consommation?

Les ventes au détail ont augmenté de 10 à 12% alors que le PNB progresse d'environ 7%. Ce qu'on espérait voir est donc en train de se réaliser. Mais ce changement de modèle est très difficile à réaliser. La Chine a besoin d'environ 7% de croissance pour créer 10 millions d'emplois et absorber l'exode rural. Chaque année, environ 1% de la population passe des campagnes en ville, soit 15 millions de personnes. Et 1% de croissance crée environ 1,3 million de postes. 

Et les services sont plus consommateur d'emplois. On crée donc plus d'emploi avec 1% de croissance dans les services que dans l'industrie. Or, quand on oriente davantage une économie vers les services on a besoin qu'elle tourne moins vite. Mais la Chine doit en même temps éviter que ce ralentissement prenne de l'ampleur car elle doit créer ces 10 millions d'emplois pour conserver une stabilité sociale et politique. Et sur ce point, l'industrie est l'un des principaux moteurs de la croissance. D'autant que la Chine est compétitive sur l'industrie manufacturière mais pas sur les services. Elle ne peut donc abandonner l'industrie, qu'elle doit faire monter en gamme.

> Quelles conséquences cela a pour l'économie mondiale?

Le changement de la nature de la croissance de la Chine impacte bien plus le monde que l'on imagine parce que sa part dans l'investissement mondial est énorme. Elle représente 25% du total. En revanche, la Chine ne compte que pour 10% de la consommation mondiale. Donc, le fait que son modèle de croissance soit en train de changer a des retombées importantes sur le secteur de l'investissement. En revanche, sur la consommation, l'impact global est beaucoup moins important.

> Quand la Chine cessera-t-elle d'être un pays émergent?

La Banque mondiale retient un chiffre de 12.700 dollars de revenu brut par habitant, une donnée calculée avec une méthode appelé méthode Atlas. Au-dessus de ce seuil une économie cesse d'être émergente. La Chine est aux alentours de 7-8.000 dollars. Elle est donc encore loin. Mais l'objectif du gouvernement chinois est de faire doubler le PNB par habitant pour qu'en 2020 la Chine atteigne ce niveau. C'est très difficile et très peu de pays y sont arrivés (Taïwan, Singapour, Hongrie, République Tchèque). Tout l'Amérique latine a échoué, à part peut-être le Chili. Mais ils ont échoué parce qu'ils n'investissaient pas assez. Si la Chine arrive à bien utiliser ses investissements il n'y a pas de raison qu'elle n'y arrive pas.

>La Chine provoque également d'important remous sur les marchés à l'heure actuelle. Est-ce justifié?

Penser qu'il y a un impact direct des marché financiers chinois vers les marchés internationaux est un peu irrationnel. Moins de 3% du marchés chinois est détenu par les investisseurs internationaux. Et même à l'intérieur de la Chine, le marché financier a un impact sur l'économie réelle très limité. Il y a ainsi une déconnexion entre des marchés financiers qui sont dans leur propre monde et l'économie réelle qui ne va pas si mal. Les fluctuations très fortes du marché action ont eu des impacts globaux qui ne me semble donc pas mérités. Elles sont irrationnelles.

> Est-ce que ces craintes sur la Chine peuvent affecter l'ensemble des pays développer et donc la France?

Oui. S'il y avait, même si ce n'est pas notre scénario, un "hard landing" (coup d'arrêt brutal de la croissance) aurait un impact global. D'autant que le contexte est fragile: l'expansion des États-Unis va s'arrêter et il n'y a pas tant de croissance que cela en Europe ou au Japon. Il est donc important que la situation se stabilisent.

> La Chine entraîne dans son sillage l'ensemble des émergents qui souffrent. Comment doivent-ils réagir?

Le problème est que les émergents doivent s'adapter à une nouvelle donne. De 2000 jusqu’au début des années 2010, le contexte était facile pour eux et les cartes qu'on leur avait donné étaient gagnantes. Ils exportaient des matières premières avec une demande forte avec des cours élevés; et les liquidités étaient abondantes: quand ils voulaient un crédit ils n'avaient qu'à ouvrir la porte. Désormais le prix des matières est faible et les conditions de crédit se sont resserrées. Leurs problèmes structurels n'ont pas été réglés. Il leur faut faire des réformes structurels pour que leurs économies deviennent plus compétitives. Cela nécessite du temps et un environnement stable.

> Les entreprises doivent-elles dès lors se recentrer sur les pays développés?

Les pays émergents restent incontournables. Ils sont l'avenir de la croissance en raison de leurs démographies, de leurs besoins en matière d'investissement et de consommation. Mais cela ne veut pas dire que tous les émergents sont logés à la même enseigne et offrent les mêmes conditions de sécurité d'investissement. Et ce sont des pays où le risque politique est élevé. Mais dans les pays développés les perspectives à moyen et long terme restent faibles. Les émergents demeurent donc un marché d'avenir pour les entreprises.