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Liz Truss a-t-elle raison de décrire la France comme un épouvantail pour les investisseurs ?

La candidate conservatrice Elizabeth Truss pour le poste de Premier ministre britannique, le 29 juillet 2022

La candidate conservatrice Elizabeth Truss pour le poste de Premier ministre britannique, le 29 juillet 2022 - JOE GIDDENS / POOL / AFP

La nouvelle Première ministre du Royaume-Uni, a estimé que Londres devait éviter d’appliquer la même fiscalité que l’Hexagone, la jugeant contre-productive pour l’emploi et l’investissement. A tort ou à raison?

"Si les impôts sont mis au même niveau que la France, cela rebutera les investisseurs et au final cela veut dire moins d'emplois [...] et moins d'opportunités pour notre pays."

La France serait-elle l'épouvantail de la nouvelle Première ministre du Royaume-Uni? Quelques jours après avoir cité notre pays à la télévision britannique comme un contre-exemple à ne pas suivre en termes de fiscalité, Liz Truss a de nouveau cité la France, cette fois au Parlement, pour justifier le fait de ne pas augmenter les impôts.

La nouvelle locataire du 10 Downing Street qui aime à se présenter comme la nouvelle Margaret Thatcher a fait de la réduction d'impôt la clé de voute de sa politique économique. Son objectif: générer un choc de croissance en annulant les hausses de taxes et notamment de cotisation décidées par son prédécesseur, Boris Johnson.

Une stratégie dont le bien-fondé est débattu outre-Manche mais c'est surtout la référence à la France qu agace certains commentaires. C'est le cas du journaliste franco-britannique Alex Taylor.

"Elle induit les gens en erreur, a tweeté le commentateur connu pour ses positions europhiles. Comment cela se fait-il alors que, pour la troisième année consécutive, la France ait attiré plus d'investissements étrangers que n'importe quel autre pays européen ?"

La France taxe plus

Liz Truss dit-elle une contre-vérité en affirmant que la France fait fuir les investisseurs à cause de sa fiscalité dissuasive?

La France fait, il est vrai, partie des pays du monde dont le poids des prélèvements obligatoires est le plus élevé au monde. En 2020, selon l'Insee et Eurostat, le pays était classé deuxième en Europe après le Danemark avec un taux de prélèvement de 47,5% du PIB. Cette année-là, la moyenne européenne était à 41,3% et le Royaume-Uni était à 33% selon l'OCDE.

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Insee © Insee

La pression fiscale globale est donc bien inférieure de l'autre côté de la Manche. Mais ces données agrègent l'ensemble des prélèvements et pas seulement ceux qui concernent les entreprises ou l'investissement.

Il conviendrait plutôt de comparer les taux d'impôt sur les sociétés (IS), soit la fiscalité sur les bénéfices, plus prompts à influencer les choix d'implantation d'une entreprise. En France, le taux normal d'IS a été modifié par la loi de finances de 2018 et a été ramené de 33,3% en 2017 à 25% en 2022. Une décision souhaitée par Emmanuel Macron lors de son premier mandat pour doper l'attractivité du pays. Un taux auquel il faut ajouter une contribution sociale sur les bénéfices de 3,3% après abattement.

Le véritable taux d'impôt sur les société est donc d'environ 27% dans l'Hexagone. On peut ajouter à ce prélèvement sur les bénéfices, ceux portant sur le chiffre d'affaires (les impôts de production) qui représentaient en 2016 quelque 2% du PIB mais qui a depuis été abaissé avec la suppression d'une partie et bientôt de la totalité de la CVAE (la contribution sur la valeur ajoutée des entreprises).

Plus d'investissements en France

Au Royaume-Uni, la fiscalité sur les entreprises est effectivement plus douce. Le taux d'impôt sur les société s'élève à 19%, soit 8 points de moins qu'en France. Les équivalents britanniques de nos impôts de production représentent eux 1,6% du PIB (contre donc 2% en France).

Liz Truss n'a pas tort donc lorsqu'elle assure que les impôts sont bien plus élevés en France que dans son pays.

Cette fiscalité est-elle pour autant un frein à l'investissement, son argument pour justifier sa politique fiscale?

Le journaliste Alex Taylor assure dans son tweet que la France est depuis trois ans le pays européen qui attire le plus d'investissements étranger. Il fait ainsi référence à l'étude annuelle du cabinet EY reprise par Business France qui gratifie le pays de la première place en Europe depuis 2019 pour les investissements étrangers.

"Avec 1222 implantations ou extensions annoncées, la France conserve la 1ère  place européenne en 2021, devant le Royaume-Uni (993) et l’Allemagne (841) et ce pour la 3e année consécutive", écrit EY dans son baromètre.

Les nombre d'implantations a même fortement progressé chez nous (+24% en 2021) quand il est resté relativement stable au Royaume-Uni (+2%).

Des implantations qui créent moins d'emplois

La fiscalité n'aurait-elle donc aucune influence sur l'attractivité d'un pays? C'est peut-être aller un peu vite en besogne. La France a dépassé l'Allemagne en 2018 puis le Royaume-Uni en 2019 au baromètre EY alors que dans le même temps la fiscalité sur les entreprises ainsi que sur le capital (suppression de l'ISF, flat tax) baissait dans le pays. Si les taux nominaux restent plus élevés que chez nos voisins, la tendance est, elle, à la baisse, ce que semblent avoir pris en compte les investisseurs étrangers.

De plus, le baromètre EY est peut-être particulièrement flatteur pour la France. Si le pays est bien celui qui accueille le plus grands nombre d'investissements étrangers, les sommes investies et les emplois générés dans l'Hexagone sont bien plus modestes que chez nos voisins.

Le nombre moyen d'emplois créés pour chaque investissement est en effet de 38 en France contre 45 en Allemagne et 68 au Royaume-Uni. Les entreprises étrangères créent donc de plus petites structures en France que chez nos voisins directs à la fiscalité plus douce.

Et il s'agit le plus souvent d'extensions que de créations ex-nihilo.

"69% des 1222 projets annoncés en 2021 sont des extensions de sites existants quand cette proportion s’élève à 36% en moyenne en Europe, 19% en Allemagne et 23% au Royaume-Uni, précise EY. En d’autres termes, si la France fidélise les entreprises implantées, elle semble avoir plus de difficultés que ses voisins à attirer des projets."

Un écueil que, semble-t-il, souhaite éviter la nouvelle Première ministre britannique.

Frédéric Bianchi
https://twitter.com/FredericBianchi Frédéric Bianchi Journaliste BFM Éco