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La France et les vaccins: qu'est-ce qui cloche?

Un technicien dans un laboratoire de l'Institut Pasteur, le 21 janvier 2021 à Paris

Un technicien dans un laboratoire de l'Institut Pasteur, le 21 janvier 2021 à Paris - Christophe ARCHAMBAULT © 2019 AFP

Au lendemain de l'annonce de l'Institut Pasteur de l'abandon d'un de ses candidats-vaccins, le Conseil d'analyse économique dresse un état des lieux du retard français en matière d'innovation pharmaceutique.  

La France, pays du vaccin? Balayons d'entrée une idée reçue. Si Louis Pasteur est resté dans l'imaginaire collectif comme un des pionniers de la vaccination, notamment en mettant au point le vaccin contre la rage, c'est au médecin de campagne anglais, Edward Jenner, que l'on doit les premières réussites d'un vaccin contre la variole. 

Pasteur a développé une nouvelle génération de vaccins faisant faire, il est vrai, un pas de géant et donnant son nom à un célèbre institut. Ce lundi, ce même Institut Pasteur a annoncé l'abandon d'un de ses candidats-vaccin tandis que Sanofi, fleuron français de la pharmacie, réfléchit à produire des vaccins concurrents, faute n'avoir pu faire partie des leaders. Alors la "France de Pasteur" tombe de haut. 

En réalité, cette situation s'avère plus complexe. Et les échecs français révèlent à la fois d'une malchance inhérente à la recherche mais aussi à un décrochage français sur la recherche pharmaceutique. 

"On n'a tout simplement pas eu de chance. La réussite des vaccins à ARN messager comme ceux de Pfizer-BioNTech et de Moderna a été un énorme coup de chance. Sur les centaines de vaccins en développement dans le monde, il est évident que tous ne marcheront pas" expliquait à BFM Business, Jean-François Saluzzo, virologiste et expert des vaccins auprès de l'OMS. 

Qui, dans le grand public, connaissait BioNTech ou Moderna avant la pandémie ? Dans cette course mondiale, la prime revient aux vainqueurs, à ceux qui ont obtenu les meilleurs résultats, le plus tôt. Au moins une soixantaine de candidats-vaccins sont toujours en essais cliniques sur des humains. Combien seront abandonnés? Beaucoup, peut-être la plupart. 

La France à la traîne

Mais cette malchance ne doit pas masquer le déclassement qui s'est opéré dans le monde pharmaceutique français. "Le seul vaccin français contre un virus encore commercialisé est celui contre la rage" indiquait Jean-François Saluzzo. 

Dans une nouvelle note, le Conseil d'analyse économique (CAE) s'est penché sur la question. Avec un constat implacable: le nombre de brevets français a longuement décliné depuis les années 1990. 

En réalité, le monde de la recherche a énormément changé avec le passage de la chimie aux biotechnologies et à la génomique, rendant le processus d’innovation plus complexe et plus coûteux. Surtout, la France n'était pas taillée pour s'adapter au nouveau paysage, fait de biotechs et de spin-offs universitaires. Désormais, les grands laboratoires s'entourent de jeunes pousses prometteuses plutôt que de s'attaquer directement à la recherche. Les cas de Pfizer, qui s'est appuyé sur BioNTech, est emblématique et se retrouve dans tous les secteurs de la recherche en pharmacie.

Petit regain d'optimisme. En 2019, l’INSERM était le premier déposant de brevets pharmaceutiques et le troisième en biotechnologie à l’Office européen des brevets. Le nombre de demandeurs de brevets français en biotechnologie a ainsi augmenté de 12 % entre 2018 et 2019. Reste que le temps de monopole d'un brevet court sur 20 ans, un délai court compte tenu des temps de recherche qui se sont allongés. 

Le modèle est particulièrement vivace aux Etats-Unis où le prix des nouveaux médicaments est souvent astronomique mais permet aussi, en parallèle, de financer la recherche. "En moyenne, parmi 10.000 molécules ciblées, seules 100 sont testées et ne donnent ensuite naissance qu’à dix candidats médicaments dont un seulement atteindra finalement le marché" explique la note du CAE.  

Les biotechs, rapidement cotées en Bourse, lèvent des sommes considérables sur les marchés, espérant développer la molécule "miracle" qui feront aussi leur fortune. 

La France est bien loin de ce modèle. Le pays paye encore ses difficultés à rapprocher le monde académique du monde industriel. Trop longtemps, la recherche française a peiné à "commercialiser" ses trouvailles, même si le virage, pénible, a bien été engagé. Le développement de Paris-Saclay en est une des preuves.

En amont, le CAE note une insuffisance de moyens pour la recherche fondamentale. "Les crédits publics en R&D (recherche et développement) pour la santé sont plus de deux fois inférieurs à ceux de l’Allemagne et ils ont diminué de 28 % entre 2011 et 2018 quand ils augmentaient de 11 % en Allemagne et de 16 % au Royaume-Uni sur la même période" expliquent les auteurs. Si une Française, Emmanuelle Charpentier, a obtenu le Nobel de Chimie en 2020, c'est surtout grâce à son parcours international.  

"Le souci, ce sont les structures en général, qui ne sont plus adaptées à la compétition, à la vitesse nécessaire pour mettre en place des projets, récolter des fonds, les réorienter... Une sorte de pesanteur s'est installée" expliquait-elle en 2016 à L'Express. 

Pour le CAE, il faut donc commencer par augmenter les fonds publics alloués à la recherche fondamentale. Et notamment les salaires des chercheurs en France, bien plus faible que dans les autres pays de l'OCDE. Le récent projet de loi de programmation pour la recherche (LPR) à 25 milliards d'euros a d'ailleurs déçu, notamment parce que seulement 5% de la somme sera dégagée d'ici la fin du quinquennat.  

Frilosité culturelle

Puis vient la recherche appliquée. Les efforts ont été faits ces dernières années et l'amorçage pour les startups françaises est plutôt bon. En revanche, la France est encore en deçà en matière de levées de fonds importantes (tous secteurs confondus) par rapport au Royaume-Uni. Et plus particulièrement dans le secteur de la santé. 

"En France, le secteur des biotechs reste en retrait de ses homologues européens, que ce soit en nombre de start-ups financées (117 en 2019 contre 135 au Royaume-Uni) ou en montants alloués (ticket moyen de 9 millions d’euros en France contre 12 millions au Royaume-Uni et 16 millions en Allemagne) et la part des biotechs françaises dans le paysage européen est en diminution" constate le CAE. 

Cette frilosité est aussi culturelle, dans un pays où l'Etat se garde le droit d'intervenir dans le fonctionnement des entreprises, quitte parfois à faire dégâts, mais aussi dans un pays qui affiche une méfiance importante envers les laboratoires. Pour le CAE, de meilleures collaborations avec les autres pays européens pourraient ainsi apporter plus de force à la recherche française.  

Lourdeurs de l'administration

Enfin, il reste l'éternel problème du mille-feuille administratif, souligne le CAE.  

"Lorsqu’une entreprise développe un médicament, elle doit attendre de recevoir une AMM délivrée par l’EMA ou par l’ANSM. Suite à l’AMM, la HAS via la Commission de la transparence doit rendre un avis qui déterminera le SMR et l’ASMR du médicament, et la CEESP rend un avis sur l’efficience du produit. Sur cette base, l’UNCAM définit un taux de remboursement et le CEPS fixe le prix du médicament."

Vous êtes perdus ?  

La bureaucratie française (qui est aussi garante du principe de précaution) n'est plus à prouver, même si les "instances sont conscientes de ces inefficacités et tentent sans cesse d’améliorer leur processus" note le CAE, qui propose plutôt de "mettre en place un interlocuteur unique pour les porteurs d’innovation." 

En réalité, la France a conscience de ses problèmes et tend à les résoudre. Mais, c'est avant tout une question de temps et d'argent, comme souvent. Et la pandémie ne semble pas avoir beaucoup accéléré les processus. Gageons qu'elle n'a pas non plus aggravé la situation.  

Thomas Leroy Journaliste BFM Business