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La chute vertigineuse de Jack Ma, icône du capitalisme à la chinoise

Jack Ma, ex-patron d'Alibaba, dans le viseur de Pékin

Jack Ma, ex-patron d'Alibaba, dans le viseur de Pékin - JOHANNES EISELE / AFP

Le fondateur d'Alibaba, deuxième homme le plus riche de Chine, symbolisait la réussite d'une puissance économique émergente. Mais la montée en puissance des conglomérats chinois s'est heurtée au pouvoir politique de Xi Jinping, bien décidé à reprendre la main sur l'économie de son pays.

"La Chine d’aujourd’hui n’est pas celle qui est entrée à l’OMC" (l'Organisation mondiale du commerce) en 2001. L'année dernière, l'ancien patron de l'institution Pascal Lamy actait, avec un peu d'amertume, la fin de l'illusion: la Chine, qui devait devenir une nouvelle puissance économique à l'entrée du nouveau millénaire, et surtout une réelle démocratie, a choisi un autre chemin, celui d'un régime autoritaire et hyper-interventionniste.

La prise de pouvoir en 2013 du président Xi Jinping a peut-être clos la parenthèse de ce capitalisme à la chinoise, fulgurant et capable de concurrencer les géants américains. L'emblème de cette émergence était évidemment Alibaba, fondé en 1999 par Ma Yun dit Jack Ma. Le puissant homme d'affaires est ensuite devenu l'homme le plus riche de Chine, puis l'homme le plus riche d'Asie et fait désormais partie des plus fortunés du monde. Sa fortune actuelle est estimée à 59,1 milliards de dollars par Forbes, ce qui en fait la 20ème personne la plus riche du globe. Même si, depuis septembre, il n'est plus "que" le deuxième homme le plus riche de Chine.

Devenant une fierté nationale, son nouveau statut lui donnait aussi quelques libertés. Si l'ancien professeur d'anglais, parti de rien, était encarté au parti communiste chinois, Jack Ma n'a jamais cherché la discrétion, assumant sa richesse et surtout son pouvoir, glissant parfois dans ses discours quelques pics au régime, notamment sur la gestion de la pollution dans les grandes villes chinoises.

Après avoir passé le relais à la tête d'Alibaba en septembre 2019, Jack Ma a poursuivi ses prises de parole libres jusqu'à finalement provoquer la colère des autorités en octobre dernier, en critiquant l'attitude des banques chinoises comparées à des "prêteurs sur gage". Dans un pays où l'Etat contrôle tout, cette sortie était visiblement celle de trop.

"Capitaliste malfaisant"

Un mois plus tard, l'entrée en Bourse d'Ant Group, bras financier d'Alibaba, tourne au vinaigre. Ce qui devait être la plus grosse IPO de l'histoire (avec une levée de fonds prévue par ce biais de 37 milliards de dollars) est retoquée par les régulateurs chinois à la surprise générale, deux jours avant la date choisie. La veille, les autorités annonçaient un serrage de vis sur les activités de prêts en ligne.

Mais selon le Wall Street Journal, c'est le président Xi Jinping en personne qui est intervenu dans le dossier Ant Group. Echaudé par les critiques de Jack Ma, Pékin a entamé le processus d'affaiblissement de l'empire Alibaba. La semaine dernière, une enquête pour des pratiques monopolistiques présumées est lancée en Chine. Une semaine plus tard, les dirigeants d'Ant Group sont convoqués par le pouvoir central et sommés de rectifier la trajectoire de l'entreprise alors que les autorités s'inquiètent de l'endettement grandissant des ménages en Chine.

Pour Jack Ma, la chute est d'abord financière. En deux mois, la fortune de l'homme d'affaires a fondu de 11 milliards de dollars. Le cours de Bourse d'Alibaba, dont Jack Ma détient encore 4,8% du capital selon le dernier rapport annuel du groupe, a en effet reculé de plus de 22% depuis le 3 novembre dernier, date de la suspension de l'IPO d'Ant Group. Jack Ma a aussi perdu du crédit auprès des Chinois et des organes de propagande. Le voici désormais affublé de surnoms comme "capitaliste malfaisant" ou "fantôme suceur de sang".

Au-delà du cas personnel de Jack Ma (qui rappelle la mise au pas en Arabie Saoudite cette fois-ci du fantasque prince Al Walid ben Talal par son cousin le prince héritier Mohammed ben Salmane), le pouvoir central semble vouloir reprendre les choses en main en affaiblissant les conglomérats suffisamment puissants pour faire de l'ombre au régime et surtout déstabiliser l'économie. Le reproche fait à Ant Group est son activité de prêts en ligne, alors que la dette des ménages chinois s'envole depuis plusieurs mois et représente désormais l'équivalent de 60% du PIB.

"Pendu au sommet du lampadaire"

Ces 20 dernières années, la fulgurante ascension des milliardaires chinois s'est aussi accompagnée d'une hausse des inégalités. En 2020, le nombre de milliardaires (en dollars) en Chine continentale a bondi, passant de 621 à 878 selon les données compilées par le cabinet Hurun. Et il y a dorénavant plus de milliardaires en Chine qu'aux Etats-Unis. Le salaire moyen d'un Chinois, quant à lui, dépasse à peine les 700 euros. Si bien qu'un phénomène de ressentiment envers les riches s'est développé dans un pays de plus en plus isolé politiquement depuis le déclenchement de la guerre commerciale par Donald Trump.

"Un milliardaire populaire comme Jack Ma sera certainement pendu au sommet du lampadaire" scande un message populaire sur les réseaux sociaux chinois, repris par le New York Times, en allusion à la célèbre exclamation "à la lanterne" lors des pendaisons sous la Révolution française. Un ressentiment que le parti communiste semble prêt à utiliser au détriment du capitalisme à la chinoise qui a pourtant fait du pays la deuxième puissance économique mondiale.

Et Jack Ma ? Selon Bloomberg, les autorités lui auraient "conseillé" de ne pas quitter la Chine…

Thomas Leroy Journaliste BFM Business