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Pourquoi les frites de McDo valent 126 dollars au Venezuela

Après avoir retiré les frites de ses restaurants, McDonald's vient de les réintroduire au Venezuela. Mais à quel prix?

Après avoir retiré les frites de ses restaurants, McDonald's vient de les réintroduire au Venezuela. Mais à quel prix? - McDonald's

Après avoir retiré les frites d'une centaine de restaurants pour cause de pénurie de pomme de terre, McDonald's vient de les réintroduire. Problème, au cours officiel de la devise locale, la portion coûte 126 dollars. Sauf que dans les faits, personne ne paie ce prix. Explications.

Les Vénézuéliens ont retrouvé la frite. Mais littéralement seulement. McDonald's Venezuela vient en effet de remettre les frites au menu et ce après les avoir supprimer pendant plusieurs mois dans plus de 100 restaurants. Pourquoi le pays d'Amérique latine était le seul pays au monde à proposer un menu Best of sans frite? Tout simplement parce que les importations de pommes de terre ont chuté de 85% en 2014 au Venezuela et McDo n'arrivaient plus à s'approvisionner. L'enseigne a été contrainte de les remplacer par des racines de yucca frites, ce qui n'était apparemment pas au goût des Vénézuéliens. Mais McDo est parvenu, depuis, à mettre en place un approvisionnement local de pommes de terre.

Ce retour des frites a été orchestré comme un événement majeur chez McDonald's avec une campagne de teasing sur les réseaux sociaux. "Ne manquez pas la nouvelle saveur qui arrive chez McDonald's", peut-on lire sur ce tweet avec un décompte.

Une campagne accueillie avec sarcasme (et aussi une pointe de désillusion) par les internautes. Comme dans ce tweet où cet internaute ironise: "Le Venezuela, le seul pays dans lequel le fait que McDonald's vend des frites est une BREAKING NEWS."

D'autant qu'une mauvaise nouvelle attendait les fans vénézuéliens de McDo. "Les gens sont venus tout excités au restaurant, témoigne Yefferson Romero, un caissier de McDonald's interrogé par l'agence AP. Mais lorsqu'on leur a dit le prix, ils ont déchanté." Les french fries sont en effet vendues 20% plus cher que les racines de yucca, soit 500 bolivars la petite portion et 800 bolivars la grande.

Et combien valent 500 et 800 bolivars en dollars? C'est là que cela se complique un peu. Il faut savoir qu'il y a en réalité deux cours du bolivar au Venezuela: l'officiel, celui de l'Etat, dont le taux de change se situe à 1 bolivar pour 0,16 dollar. Un taux complètement factice mais qui, s'il reflétait la réalité, valoriserait les frites de McDo à un niveau incroyable. Ainsi la "petite frite" coûterait près de 80 dollars et la "grande" aux alentours de 126 dollars!

Des ardoises pour faire évoluer les prix en permanence

Mais dans les faits, le bolivar n'a pas du tout la valeur que lui accorde l'Etat vénézuélien. Il se négocie au marché noir aux alentours de 700 bolivar le dollar, ce qui donne 1,15 dollar la grande frite au lieu de 126 dollars. Et c'est le prix réellement payé par les Vénézuéliens.

Reste une question. Pourquoi ces deux taux de change si différents? Il faut savoir que le Venezuela subit une inflation terrible depuis plusieurs mois. Officiellement, elle s'établit à 80% mais dans les faits, selon les économistes, elle pourrait atteindre les 210% en 2015. Autrement dit, chaque mois, les prix prennent près de 20%. D'ailleurs les magasins n'utilisent plus d'étiquettes mais des ardoises avec des craies pour pouvoir les effacer et les faire évoluer en permanence. Cette hyperinflation a pour origine la chute du cour du pétrole (43 dollars le baril contre 88 dollars il y a encore un an).

Problème: le Venezuela, éminent pays membre de l'Opep est "pétrolo-dépendant". Celui-ci représente 40% des recettes du pays et 95% des entrées de devises. Or l'Etat, à court de devises, fait tourner la planche à billets pour pouvoir financer son déficit qui devrait atteindre 20% du PIB cette année (à titre de comparaison, il devrait atteindre 3,9% en France en 2015). 

"Ce cours est une tromperie du régime!"

Mais l'Etat ne l'assume pas. Pas question de laisser filer sa monnaie comme les règles de l'économie de marché l'imposerait. "Le gouvernement exerce un contrôle très strict sur le marché des devises dont l’accès est limité aux membres du gouvernement", explique Juan Carlos Diaz, économiste spécialiste de l'Amérique latine à la Société Générale. Pourquoi exercer un tel contrôle? "Ils maintiennent le taux de change surévalué pour diminuer l'impact des prix à l'importation sur l'inflation interne, explique André Fourçans, économiste et professeur à l'Essec. Et peut-être pour que certains produits vitaux importés soient moins chers qu'ils ne le seraient autrement avec un taux de change plus faible."

Une monnaie artificiellement forte pour acheter vraiment moins cher. Mais il y a peut-être aussi une raison d'ordre idéologique: "Ce cours est une tromperie du régime pour, entre autres, permettre au gouvernement du Venezuela de continuer à affirmer qu'aucun pays d'Amérique Latine n'offre un salaire minimum plus important, explique Jean Transcene, un Français qui vit à Caracas. Alors qu'en réalité, au vrai cours du dollar, celui que tout un chacun peut obtenir librement (du moins au marché noir) ce salaire arrive en avant dernière position après Cuba!" 

Et les conséquences sont autrement plus dramatiques que le prix des frites du McDo. Car "le Venezuela est un pays qui importe quasiment tout de ce qu’il consomme, explique Juan Carlos Diaz. La plupart des importations se font sur un marché autre que l’officiel. Cette situation est aussi à la base d'importantes pénuries de denrées (pas que les pommes de terre), de médicaments etc. Pénuries qui alimentent à leur tour l’inflation." Les Vénézuéliens n'ont vraiment pas de quoi avoir la frite.

Frédéric Bianchi