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La crise sans fin de l'économie japonaise 

Le Premier ministre Shinzo Abe

Le Premier ministre Shinzo Abe - KAZUHIRO NOGI / AFP

Après avoir rivalisé avec les Etats-Unis, voici 30 ans, le pays pourrait cette fois entrer en récession, après une nouvelle chute de son activité. Si la croissance japonaise reste faible, les récentes réformes lui ont néanmoins redonné un nouveau souffle.

Le 29 décembre 1989, l'indice japonais, le Nikkei 225, atteignait son plus haut historique, flirtant avec les 40.000 points. Deux ans auparavant, Forbes lançait sa fameuse liste des hommes les plus riches du monde et plaçait en tête, Yoshiaki Tsutsumi un magnat de l'immobilier. Derrière lui, un autre japonais, Taikichiro Mori. En troisième position, un autre japonais Shigeru Kobayashi. Au pied du podium, un autre japonais…

L'année 1990 est celle du triomphe japonais. C'est aussi le début de la chute qui, en réalité, couvait. La dépréciation du dollar, liée aux accords du Plaza, provoque une bulle qui éclate en 1991, notamment dans l'immobilier. Mais c'est vraiment en 1997 que l'archipel est frappé par la crise financière. S'ensuit une période marquée par la déflation et la stagnation. Une "décennie perdue", si bien ancrée dans les mentalités que la "japonisation" d'un pays est devenue la menace régulièrement brandie pour mettre en garde contre l'absence de réformes structurelles.

30 ans après son triomphe, le Japon va-t-il mieux? Cette semaine, le pays a dévoilé sa croissance au quatrième trimestre 2019 : la pire chute en cinq ans de son PIB. Il pourrait même entrer en récession, c’est-à-dire enchaîner deux trimestres consécutifs de recul. "Cela s'explique d'abord par l'augmentation de la TVA de 8% à 10%" explique Brieuc Monfort, chercheur à la Fondation France-Japon de l'EHESS. "Cela, c'était prévu. Ce qui ne l'était pas, c'est l'épidémie de coronavirus qui touche la Chine, un des principaux partenaires du Japon."

De là à condamner le Japon à la crise économique perpétuelle? "Il faut prendre un peu de distance" poursuit Brieuc Monfort, qui rappelle que la croissance annuelle est faible mais régulière. Depuis 2011, elle oscille autour des 1% voire un peu plus. En regardant le PIB réel par habitant, le pays est en d'ailleurs très proche de l'Europe. Le PIB devrait encore croître de façon modeste cette année (+0,5% selon le FMI).

Pour autant, le pays réputé pour son conservatisme a entamé en 2012 une petite révolution, impulsée par l'actuel Premier ministre conservateur Shinzo Abe. Ce sont les fameuses Abenomics, trois axes (monétaire, budgétaire, structurel) censés sortir le japon de sa torpeur après la crise de 2008 et le séisme de 2011. Huit ans après, on parle plutôt d'une "demi-révolution" tempère Brieuc Monfort. L'inflation est bien repartie à la hausse, après de longues années de déflation mais "parfois, les discours volontaristes ne prennent pas effet" souligne l'économiste. La faible place des femmes dans les entreprises n'a ainsi que très peu évoluée.

Le Japon s'ouvre au monde

Mais le véritable impact des Abenomics se situe peut-être dans l'ouverture à l'international. Le Premier ministre a lancé de grands accords commerciaux avec l'Europe et les Etats-Unis, et l'immigration, aussi faible que taboue, est tout de même passée de 1% de la population à 2%. Le marché du travail s'est aussi un peu assoupli, sur des modèles étrangers. En restructurant Nissan, Carlos Ghosn avait d'ailleurs provoqué une petite onde de choc en mettant fin à l'emploi à vie qui était devenue la règle dans certaines grandes entreprises nipponnes.

Surtout, le pays peut toujours compter sur une industrie performante et d'avantage "cachée" puisque le "Made In Japan" se retrouve désormais dans les composants électroniques (smartphones…). Par ailleurs, le Japon est le premier détenteur au monde de brevets en stock et le deuxième en flux derrière la Chine. De la même façon, certains groupes, comme SoftBank ou Toyota, font toujours partie des plus importants du monde dans leur secteur.

Pour autant, l'avenir reste incertain pour le Japon, confronté à un vieillissement majeur de sa population. Celle-ci pourrait même baisser de 12% d'ici 2040 et même de 30% d'ici 2065, obligeant la société à une automatisation toujours plus poussée. 

L'avènement d'un nouvel empereur, en octobre 2019, a fait entrer le pays dans l'ère Reiwa, celle de "la de la belle harmonie", avec une démonstration de force attendue lors des Jeux Olympiques de Tokyo à l'été prochain. Mais, déjà, la crise du coronavirus fait planer une ombre sur cette harmonie nouvelle. Et sur cette nouvelle impulsion voulue par les Japonais.

Entre crises et séismes

Si le Japon a subi plusieurs crises majeures, ces 30 dernières années (1997, 2008...), le pays a aussi dû faire face à deux séismes majeurs. Celui de 1995 (6.437 morts) et surtout celui qui frappa la centrale nucléaire de Fukushima (15.897 morts), seize ans plus tard. Ce dernier a fait plonger le Japon en récession avec des coûts estimés à 150 milliards d'euros.

Thomas Leroy